Tout avait commencé comme une banale journée de STOP. Ils étaient frais et motivés, l’esprit aventureux, les muscles noueux et les chaussures bien nouées. Prêts à parcourir les 213 km qui séparaient El Calafate du petit paradis de la randonnée, El Chalten.

Ils s’étaient trouvés un coin pépère et stratégique, placé quelques centaines de mètres après la sortie de la ville où s’amassaient déjà un féroce peloton de concurrents. Après une première heure à lever le pouce avec un dynamisme à vous faire pâlir un politicard en campagne électorale, ils virent disparaître uns à uns leurs ennemis dans des voitures traitres et poussiéreuses. « God Dammit ! » susurrèrent-t-ils. Fort heureusement, leurs espoirs de locomotion chaste et gratuite restait intacte.

Durant les deux prochaines heures, ils persévèrent avec la dignité du paon et le flegme du dindon. Pro-actifs dans leurs démarches, ils arboraient également une pancarte à l’écriture bien épaisse et aguicheuse qui indiquait, fièrement, « El Chalten ». Afin de tromper un ennui croissant face aux moult refoules qu’ils se prenaient dans la tronche, ils exécutées des rythmes de hip-hop improvisés, jouèrent avec leurs amis canidés et se déhanchèrent sur des mélodies silencieuses mais endiablées. Mais face à eux, les secouement de têtes, les excuses du bout des mains et les déni faciaux s’accumulaient aussi inéluctablement que les perles de transpiration s’amoncèlent sur le duvet d’un adolescent se paluchant sous la couette, un soir d’été. Près d’eux, le chien rouki mâchouillait consciencieusement le crâne d’un défunt congénère. Puis lapait un sorbet à la cervelle, caramélisé à souhait.

Le mental harassé, criant à la conspiration céleste sur cette route dominicale il faut le dire un brin avare en trafic, exception faite des taxis camouflés et des fourgons touristiques, ils finirent par changer de spot de stop. Et là, après une nouvelle heure des plus aride, le miracle se produisit : une voiture leur proposa de les mener à 60 km de là, sur la route 40 qui menait à El Chalten. Ravis, ils s’engouffrèrent dans l’habitacle propret. Le gars, un quinquagénaire maigrichon originaire du chili et qui se rendait dans une estancia, était très sympathique, bien que son espagnol fut quasiment imbitable et sa fille très discrète. Après quelques menues conversations sur l’art de manger du guanaco, de parler des présidents Macri et Macron (sont sur un bateau… ), de la pluie et du beau temps patagoniens, ils arrivèrent à destination.

Imaginez un carrefour planté dans un immense vide. D’un côté, la route principale s’étendait à perte de vue à travers la pampa argentine, et de l’autre gravissait une colline non moins habitée. L’autre route était un chemin de terre allant en direction de quelques villages et estancias pommés. Au fond de ce panorama vallonnée et sec, le lac argentino prélassait l’un de ses bras aquatique. A ses bords se dessinaient les bâtisses d’El Calafate, que dominaient des petits monts chauves. Dans cet espace à l’herbe anémiée, ils tentèrent de stopper le ridicule filet de véhicules qui déboulait à tombeaux ouverts. En vain.

Pour tuer l’ennui (encore, et bien oui), ils mangèrent un peu, firent un concours de lancer de cailloux sur un panneau penaud, prirent quelques photos, puis s’affalèrent sur leurs sacs mous. Les minutes dégringolaient. L’un commençait à stresser un brin à la perspective de passer la nuit ici, l’autre restait placide. Derrière la barrière de nuages, le soleil tapait fort sur l’asphalte grise. Non loin de là, quelques guanacos se dandinaient avec lenteur de buttes terreuses en replats desséchés. Au dessus d’eux, un rapace virevoltait sans audace. Puis repartait en quête d’une pitance plus accessible. Les poteaux des champs invisibles les lorgnaient avec leurs gueules de bois. Le vent soupirait d’un serein ennui.

Autours d’eux, la pampa flottait, et ils flottaient avec la pampa.

Après deux heures d’attente qui en paressèrent dix, à compter les vingtaines de minutes sans qu’aucun véhicule ne se pointe, à s’arracher les tifs à chaque nouveau NON qu’ils se prenaient, et alors qu’ils pensaient sérieusement à une solution de repli, le quinquagénaire gringalet réapparut (et sa fille aussi) et les repris dans sa Renault verte-olive. Et alors qu’ils retournaient à El Calafate, vers la gare où un bus coquet les attendait, ils arborèrent un sourire doux-amer. Ils réalisaient soudain que, loin d’être un échec ou un moment creux, cette journée de stop resterait une délicieuse aventure, l’écho d’une pleine brassée de sensations foutraques gravés dans leurs caboches de voyageurs en herbe.

Florian

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Billet d’Humeur : Le flottement de la pampa
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4 avis sur « Billet d’Humeur : Le flottement de la pampa »

  • 19 mars 2018 à 18 h 20 min
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    excellente narration, on se croirait avec vous! On aurait peut-être même bien partager votre ennui et vos élucubrations… Un rien crasseux, un billet savoureux. N’encore!

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  • 28 mars 2018 à 9 h 08 min
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    Galère !!!!!! mais que de bons souvenirs à raconter à vos enfants et petits enfants 😉

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  • 3 mai 2018 à 22 h 49 min
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    Ahah ce billet me fait rire par son style ! Je compatis quand même. Bon vent 🙂

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