Dans le remous des étapes qui s’enchaînent, de leurs explosions de panoramas, de leurs incendies de sentiments mal digérés mais brûlants, le voyageur se doit de jeter un petit constat en encre numérique.

Alors, il se souviendra d’Ushuaia, cette destination massivement touristique dont la ville désarticulée, perdue dans une immensité minérale qu’est la terre de feu, fascine au plus haut point. Là-bas, l’homme du 21ème siècle semble avoir abdiqué face aux éléments déchaînés, face à la pampa qui s’étale à l’horizon en rouleaux libres, secs et froissés. L’entrelacs de teints orangés et ocres procure un aspect halluciné à ce jeu de reliefs infinis. Alors que la ville d’Ushuaia s’étire paresseusement autours du canal de Beagle, dans son matelas de taule, de poussière et d’essence, les terres sauvages grouillent d’une calme agitation, inlassablement distillée par les rafales de vent, les averses, les rayons perçants du soleil austral.

Cette nature si âpre, si entière, semble se déployer sur toute la Patagonie, qu’elle soit chilienne ou argentine. La pampa, sorte de désert semi-aride qui tapisse toute la région, étale son vide vertigineux sur des milliers de kilomètres, et sa grandeur est tellement énorme que la terre épouse complétement le ciel délavé aux nuages bombés et cotonneux. Pourtant, cette étendue fébrile est entièrement parquée, à la sueur de quelques péons[i] harassés. Au loin, les montagnes percent ce tapis de feu, telles des canines acérées.

En plein cœur du parc national de Torres del Paine, les pics aux ganaches glacées lorgnent avec prestance les fragiles silhouettes des touristes en randonnées. Même l’alignement de chalets et de refuges aux pieds des montagnes, ce bien laid capitalisme des grands espaces, ne parvient pas à égratigner la majestueuse alliance des rocs stoïques, des herbes rêches et des fortes profondes.

Jadis, les peuples autochtones jalonnaient, habitaient et vénéraient cette nature. Aujourd’hui, la jeunesse locale semble l’ignorer, la considérant peut-être comme une enclave menant au délitement social. Les adultes quant à eux n’hésitent pas à la polluer de leurs 4×4, à exploiter son bois, à titiller ses rivières et ses lacs.

C’est dans d’infimes portions de ces territoires, les plus tendres donc les plus « anthropisées », que le voyageur évolue laborieusement. Qu’il soit en quête d’une égoïste transcendance personnelle ou d’une rencontre désintéressée avec Gaïa, il pense et agit bien souvent avec l’émerveillement naïf des privilégiés à l’œil papillonnant et au calendrier rapide. Qu’il s’ébahisse, grogne ou fanfaronne face à la nature patagonienne, il reste encore étranger à celle-ci ; Ainsi perdure le règne des lichens, des mousses et des éboulis. Pourvu qu’il perdure longtemps encore.

Florian SANFILIPPO

[i] Désigne un paysan ou un ouvrier agricole indien, en Amérique latine

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Billet d’humeur : Le règne des lichens
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3 avis sur « Billet d’humeur : Le règne des lichens »

  • 11 mars 2018 à 0 h 59 min
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    Merci Florian de ces textes magnifiques…j’ai vu comme vous cette terre du bout du monde à travers ton récit.
    Merci…

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  • 12 mars 2018 à 18 h 59 min
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    Magnifique écriture. Quel talent ! Bon , j’arrête de te le dire !!!!!

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  • 13 mars 2018 à 19 h 12 min
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    Superbe billet, à la fois descriptif et ouvert sur un intense vécu d’émotions somptueuses; partout jaillit l’amour de la nature et la méfiance envers le bipède moderne, sa vue basse et sa sensibilité en berne; merci, grand merci.

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