Avant propos :

Voici presque 4 mois que je suis rentré d’Amérique du Sud, 4 mois qui ont filé de manière ahurissante, la routine se remettant confortablement en place, jour après jour. En même temps, le voyage me paraît extrêmement lointain, comme s’il faisait partie d’une autre tranche de vie qui serait définitivement révolue. C’est faux, car cette expérience de voyage restera profondément ancrée en nous, elle nous a changé, même imperceptiblement, et elle fait en quelque sorte partie de notre esprit. Parfois, elle souhaite sortir, s’émanciper, crier sa tristesse de n’exister qu’en souvenirs. Pour ma part, j’ai préféré gérer ce » post-travelling syndrom » avec la plume, et j’ai fini par accoucher d’une petite nouvelle qui a pour toile de fond la Bolivie des années 50 à nos jours (dit comme ça, ça paraît ambitieux mais c’est posé tout simplement, avec le peu de connaissances et les quelques ambiances que j’ai pu glaner).

J’ai pris plaisir à écrire ce petit portrait d’une société mouvante, et j’espère que vous apprécierez le parfum doux-amère qui se dégage de ces quelques paragraphes. Bonne lecture !

Florian

 

CHOLITA

La Paz s’éveille dans l’effluve de bile de ses pensées cousues en d’épais boyaux sombres, sale et grouillante et éternuant ses transports bondés, brulante déjà de cette activité laborieuse qui s’accroche aux âmes errantes comme une tique assoiffée de sève rubis. La respiration saccadée de l’altiplano ravagé par la brique, le moteur et le ciment grimpe vers la chape opaque d’un ciel d’hiver aux fatigues poussiéreuses d’étoiles. Derrière le débordement d’étals bouffis de fruits et de légumes que l’échine ferreuse du mercado central [1] surplombe avec une ombre froide de sépulcre, une cholita d’un temps sans âge est prostrée sous des guenilles. La pâleur de la couette mitée contraste violemment avec l’aguayo [2] aux sempiternelles couleurs fluorescentes dont les émanations textiles irradient les esprits de minces rêveries stériles, menant un court instant l’esprit à s’extirper de lui-même, à s’oublier dans l’assourdissant murmures des quartiers défaits où s’encastrent des familles terreuses qui crient de faim et qui hurlent de chaleur. Sous les rides d’antiquaire de la vieille créature ratatinée, que même les clébards aux côtes saillantes ignorent en passant dans un douloureux petit trot vers les comptoirs d’abats visqueux, logent deux pupilles d’une vivacité encore tranchante lorsqu’il s’agit de balayer humidement du regard l’animation figée des alentours. Le bombin [3] repose sur la tête avec la sombre fierté d’un bourgeois offusqué et son panache de feutre désuet nous rappelle qu’en ces terres ocres continue d’opérer cette étrange tambouille multiculturelle qui barbouille d’humeurs postcoloniales les longs rhumatismes sourds d’un Etat liquéfié. Dans cette lumière poreuse d’un mois de Juin sec et frais s’accouplent deux visions contradictoires d’une société ensuquée. Conservatisme et libéralisme se jouxtent, se toisent, se tâtent et se mordent les flancs à travers les flaques de vomi capitaliste que de frêles maximes postmarxistes empêchent à peine d’enfler, laissant coaguler la dérégulation commerciale et fleurir la corruption politique. Les avenues rectilignes et poisseuses d’ennui véhiculent un désespoir endémique et dans les rues nervurées croit le ronflement des fiévreux trufis [4] aux culs crasseux. Les sourires pourtant se dessinent sur les lèvres rougies de feuilles de cocas jutées ente les chicots aux coins des étroits trottoirs suintants d’urine, à croire que cette existence terrestre rongée d’injustice connaisse quelque-part à portée d’un rire et d’un pas hasardeux une tranquille satiété des jours qui s’épluchent avec la lente mélancolie de l’existence banale. Sous les rouleaux crénelés de sa peau qui n’absorbe plus les larmes du temps se cache timide mais tenace encore ce reliquat d’allègre espérance que cristallise son peuple abattu, et qu’une grimace buccale matérialise abstraitement dans une béante écume de gencives tendres. Un sourire dans la pénombre de pas pressés adressé à des dieux destitués qui marquent de leur cynisme l’ère de l’absence et de la perte du lien.

Enracinée dans un voisinage de paniers caverneux et de cartons écorchés, la cholita laisse souvent sa conscience voguer en éclats confus de souvenirs cotonneux, reconstruisant par de timides à-coups mémoriels le tableau paisible des temps immémoriaux.

S’y dessinent les fusains d’une enfance apaisée dans le hameau de Suapi, avec ces drôles d’heures tièdes passées à écouter la forêt bruire sous la pluie, ces remontées sur le petit sentier pierreux léché par des langues de brumes qui mène à l’école provinciale aux crépissures moussues, aux chaises inconfortables et à ce professeur venu de la capitale qui s’escrime à apprendre le castillan à des têtes aymaras avec sa cravate à pois tordue et son front constamment moite. Les soirées s’étiraient en de longs repas juteux avec un père bucheron svelte et rieur et une mama herboriste câline et silencieuse, et l’âtre qui crépite au coin de la pièce. Tôt le matin, les poignées de luzerne animaient les poules endormies et les cochons venaient se rouler près de la barrière afin de réclamer quelques épluchures du repas de la veille. La fraicheur vivifiait le quotidien, les bâtisses modestes juchées sur la joue douce des Andes semblaient figées hors-du-temps et leurs habitants goutaient à une paisible existence frugale. Mais bientôt la fièvre mercantile d’après-guerre remonta la plaine et les cours d’eaux et s’abattit avec une fureur grave sur les frêles maisons. Les joies simples et innocentes de ces hommes de la terre se désagrégèrent dans les mains de riches rentiers, d’entrepreneurs nantis et d’agro-firmes voraces. La lutte désespérée des dépossédés dura un temps, puis s’écroula. Les villageois capitulèrent, et les despotes capitalisèrent la région des Yungas. Vint le temps de la fuite, les nuits tristes dans un hôtel froid de Coroico, puis la marche en avant à s’en arracher les poumons avec les aguayos pleins à craquer de vêtements pelucheux, de comestibles périssables et des quelques objets de maison que l’on se passe de génération en génération, legs simple de la mémoire filiale desquels l’on n’ose se séparer, par superstition tenace ou attachement intime. Guidé par l’espoir, l’homme est capable de prouesses physiques et de résistances psychiques qui l’élève au rang des divinités les plus pugnaces, jusqu’à ce que sa course instinctive aux tendres lendemains s’écrase contre le pavé d’une humanité aveugle piloté par l’égoïsme le plus brutal.

L’entrée à la Paz était grandiose et chaotique. Dans cette antre de béton qui ne dort jamais pullulait une foule aux mouvements lourds qui ne savait pas trop où elle allait, laissant ses savates la guider de passerelles en marchés, de bureaux en parcs, avec dans le regard un chagrin infini dont seule la jeunesse semblait épargnée. La procession de véhicules congestionnés sur l’asphalte troué encerclait des bâtiments hauts et flétris qui grimpaient vers les hauteurs montagneuses de cette cuvette géante. Leurs murs étaient étouffés par une tuyauterie sauvage et des câbles en bouquets les escaladaient aussi. Dans ces abris branlants commerçaient les commerçants avec leurs tiendas [5] bourrées de pain, de boissons et de conserves non-identifiables, et vivaient les vivants dans des espaces concaves pétris de pénombre, sans grand ornement et avec parfois un sol en terre battue et une unique pièce-commune où l’on dormait, l’on dînait et l’on chiait avec le murmure de la   mal câblée et des canalisations roides et bouchées. Dans ce dédale d’âmes errantes à n’en plus finir, un charme mélancolique apparaissait parfois en soubresauts miraculeux, invoqué peut-être par l’empreinte écrasante du catholicisme, cet élan lyrique d’un empire colonial qui façonna le destin de la Bolivie et du continent entier, éradiquant les indigènes réfractaires dans le sang, acculturant ceux qui par pur instinct de survie s’étaient résolus à courber l’échine, et qui se retrouvaient aujourd’hui nus, humiliés et souillés dans leurs mémoires ancestrales.

De la voix destinale la plus tragique qu’il soit, la famille de Suapi incarna avec une perfection terrifiante cette agonie indigène qui sévissait de toutes parts. Passée au tamis d’un nouvel ordre mondial résolument urbain, libéral et mercantile, elle paya comme tant d’autres lignées son archaïsme pastoral par une série de souffrances muettes vécues dans un quotidien de goudron, mais fragilement dissimulées sous le courage et la fierté. Sans un peso en poche, refusant la prostitution, le crime et la mendicité, les parents désœuvrés finirent par accepter l’irrémédiable déclin de leurs chairs condamnées, et disparurent un matin froid et venteux en laissant derrière-eux, dans la cour d’un Orphelinat de quartier d’El Alto, l’unique fruit de leur amour. La petite fille fut élevée dans une morale chrétienne sèche, par des bonnes-sœurs à la mine sévère et à la peau squameuse, dans cette fange prosélyte qui stérilisait l’esprit de toute pensée et attendrissait tellement l’âme qu’elle en devenait molle et figée comme une grosse méduse échouée sur le sable. Le directeur de l’Orfanato Virgen de Esperanza avait le regard sombre de l’ibérique et les traits anguleux de l’indien aymara. Il était l’un de ces nombreux métis qui traînent derrière-eux des générations d’amours impossibles ou de viols conquérants. Ventru et bourru, c’était un homme de bien qui était animé par des convictions humanistes si profondément ancrées en lui qu’il se dévouait entièrement dans l’œuvre de son existence et de son salut aussi, sans en ressentir la moindre gêne. C’est sous sa tutelle protectrice que la jeune fille atteignit la majorité et que, faute d’adoption dans cette périphérie populaire qui s’étranglait déjà sous les naissances, fut relâchée parmi les chiens errants, les trottoirs retournés et les sacs-plastiques voyageurs. L’Orfanato lui avait remis quelques billets de 50, une valise de vêtements de seconde main et une liste de recommandations pour du logement et du travail. L’établissement ne pouvait guère lui fournir davantage, et c’est presque avec un pincement au cœur qu’elle tourna le dos à la porte verte-olive et s’enfonça dans les tréfonds de Yunguyo. Le quartier était un énorme poumon gris quadrillé de résidences rabougries alignées en un maillage étroit de façades nues que reliait hasardeusement une route nationale aux klaxons furieux. Après quelques journées erratiques à essuyer les échecs d’embauches louches dans des maisons closes grimées en salons de beauté ou en petits commerces, et à fuir dans des gargotes à trois sous, le nez planté derrière un pollo piccante [6] et une portion de fideos [7], elle finit par être acceptée en tant qu’ouvrière à la chaîne dans une industrie plasturgique. L’usine puait le polymère fondu qui s’échappait lors de son moulage en d’irritantes fumées blanches. Malgré les masques de sécurité la nausée était constante et parfois un employé de la chaîne s’écroulait par terre tandis que son corps ivre était parcouru de soubresauts et que les toxines marquaient dans ses organes crispés des brûlures indélébiles. Tard le soir après avoir somnolé dans les bus et marché à petits pas d’automate jusqu’au garage privatif qu’elle louait à un avocat, elle dissolvait son salaire dans la sopa de mani [8] d’un comedor popular [9], denrée qui avait le mérite de répandre le peu de chaleur que lui offrait son aigre quotidien. Puis elle se blottissait dans la couverture élimée, enfoncée jusqu’aux bords de l’âme dans ce futon cornu qui la courbaturait de désespoir. Cette situation dura quelques mois, un an peut-être, elle avait du mal à l’estimer avec exactitude, et implosa d’elle-même lorsque le patron râblé de l’usine qui l’observait travailler avec flegme depuis la vitre sans-tain de son bureau climatisé lui proposa un matin une magnanime extension de paie contre un « petit service oral » qu’elle refusa d’abord avec toute la politesse d’une employée vertueuse, puis qu’elle marqua par un crachat en plein visage après que l’entrepreneur eut tenté de forcer sa main en direction de son membre flasque piteusement exhibé. Enfoncée dans le fond râleur d’un bus qui traçait vers le sud, elle n’adressa pas le moindre regard aux meurtrissures du passé.

Lorsque le regard se fixait sur Potosi, il avait l’impression de voir en rêve une mégalopole martienne que de pauvres pèlerins d’une galaxie lointaine auraient bâtie de leurs mains palmées et spongieuses, créant ainsi cet amas grotesque de blocs encastrés dans une haute vallée sèche que domine bestialement le Cerro Rico. Dès sa fondation en 1545, cet amas humain avait été dressé dans l’unique but de l’exploitation minière. L’Empire espagnol, dans son avarice matérielle et sa mégalomanie cléricale, siphonna les richesses enfouies des terres Quechuas, et lorsqu’il se replia en Europe après trois siècles de massacres, il rapporta à la Couronne des Bourbon les fortunes de ses pillages. Au milieu du XXème siècle, la ville de Potosi continuait à palper maladivement les plaies de ses perforations minérales. Bien que les extractions eussent passablement diminué, car les filons d’argent se tarissaient, le Cerro Rico continuait à ordonner l’existence flottante de tout un peuple assoiffé d’espérance, qui quémandait anxieusement un bonheur providentiel dans les boyaux de la Pachamama [10]. Dans ce pays souterrain, la femme était perçue par les mineurs comme la rivale jalousée d’une mine sexuée. En perforant elle-même les orifices rocheux de la Pachamama, la femme asséchait les offrandes de minerais jusque-là destinées aux seuls travailleurs mâles. La procréation divine entre le Tio [11] lubrique et la Pachamama, réalisée à travers le labeur des fervents mineurs, se retrouvait dès lors perturbée dans le fondement même de sa fantasmagorie. Mais malgré leur réputation de banco nawi [12], les femmes pouvaient participer, à la marge, à l’activité minière. Les temps changeaient, les coutumes populaires s’hybridant discrètement à l’obésité du corporatisme professionnel. C’est ainsi que la jeune femme put rejoindre la gigantesque mine Pailaviri, propriété du Comibol*, et collaborer au chargement, au tri et à la sélection du minerai. Chaque jour, ses collègues la toisaient avec un mépris superstitieux mêlé à un désir sexuel à peine voilé qui éructait en grognements rauques, puis se taisaient car elle travaillait aussi efficacement que n’importe laquelle de ces outres à testostérone. Elle acquit rapidement des mouvements vifs et précis, et bientôt elle put œuvrer 10 heures d’affilée dans ces espaces exigus et suffocants, si bien que le contremaître la laissa parfois-même participer à l’extraction du minerai, ce dont elle tirait une estime discrète. Les journées besogneuses défilaient au rythme méthodique du grondement de la dynamite, du couinement des chariots et du déblaiement des roches stériles sur les terrils extérieurs. Fréquemment, un collègue mourrait broyé sous l’effondrement d’un tunnel trop fragile et étroit, ou bien volait en confettis lors d’une erreur de manipulation des explosifs. L’alcool était omniprésent et rendait le travail plus supportable, voilait les regards, rongeait les foies et l’âme. Parfois, les mineurs qui respiraient la poussière de silice depuis trop longtemps finissaient par rester chez eux toussant du sang puis demeuraient étendus sur leur lit, les yeux vitreux en direction du plafond gondolé et au-dessus de la poitrine des mains usées crispées sur une croix de fer. A l’oraison funèbre il y avait l’oncle lointain qui nageait dans son costard, la femme qui haletait et gémissait, les fils inquiets et des chiens puceux, puis le cercueil était fourré à la va-vite par l’agent communal dans le caveau du Cemetario General réservé aux mineurs et à leurs familles. On y disposait derrière la vitre du mort les traditionnels alasitas [13] de Potosina [14] ou de Fanta, on racontait au cadavre une blague paillarde et un souvenir émouvant, puis on oubliait de retourner se recueillir, et les mémoires fanaient en même temps que les fleurs du sépulcre. Dans son cortège d’injustices, la vie de mineur ne laissait pas beaucoup de place pour les questionnements ; tout au mieux l’on pouvait émettre quelques râles d’étonnement en décrassant son visage tiraillé par une journée de travail ; tout au mieux l’on pouvait protester en silence en époussetant ses bottes bosselées, en mettant à tremper dans une eau trouble son vieux marcel usé et en se précipitant dans la tienda du coin de la rue pour y acheter una lata [15] et la téter d’une traite dans le noir de la cage d’escalier comme un rat soiffard, puis s’en aller en rotant et la mine patibulaire vers le charquekan [16] filandreux qui nous attend pour nous colmater la panse.

Elle avait tant concassé de pierres et pénétré de boyaux et trié de miettes d’argent qu’elle voyait son existence toute entière se cristalliser en un unique minerai sombre. Elle était persuadée que son sang se calcifiait lentement dans le tunnel de ses veines et qu’un matin elle se transformerai en gros conglomérat d’argent. Courbée entre les draps, incapable de se mouvoir ou de s’exprimer, elle assisterait impuissante au pillage de son propre corps découvert par de rustres voisins. Ces fièvres kafkaïennes accompagnaient chacun de ses mouvements à la mine, et si elles l’empêchaient de trop souffrir des railleries machistes des mineurs, elles l’obsédaient et la rongeaient pernicieusement, l’acculant doucement à un gouffre de folie. Cet esprit de la mine stratifiait son existence en une routine lugubre et flippée qui passait avec une extrême lenteur dans sa conscience démembrée. Les années pourtant filèrent avec le fracas feutré des chariots souterrains, froids et grinçants sur les rails de l’existence. Chaque année sacrifiée dans ce cloaque organique chiffonnait l’espoir d’une vie nouvelle, et c’est dans cet antre fatal que la femme se débattait. Alors qu’un Dimanche soir elle arpentait mécaniquement les allées herbeuses de la plaza San Bernardo, se dirigeant vers un guichet de banque en passant devant les marchandes ambulantes de jus d’agrumes et les harangueurs de loterie du carré central, elle trébucha sur une vieille carne défroquée qui stagnait immobile le long du trottoir. En se relevant, elle se confondit en des excuses polies qui se détachaient de ses lèvres sans émotion, mais soudain ses yeux accrochèrent le visage souffreteux qui se dissimulait sous la draperie : ces longs cheveux aux reflets chocolat fermement attachés en une solide tresse dorsale ; ces yeux en amandes effilés qui rient malgré-eux même lorsque l’esprit est triste ; ce nez légèrement retroussé et le galbe de son arrête autrefois brisée par les pattes d’un ivrogne de père ; ces lèvres charnues qui savent si bien baiser les petites joues … Malgré les années de vagabondages qui coulaient sur son visage gracieux, elle reconnut sa mère qui à ses pieds balbutiait comme un nouveau-né sorti de sa tanière amniotique. Maîtrisant un torrent de larmes, elle parla doucement à sa mama chiffonnée qui la regardait ahurie avec un sourire épuisé dont la crispation crayonnait sur ses joues deux fossettes malingres, deux puits qui auraient avalé son visage tout entier si la jeune fille ne l’avait pas aidée à se relever. Le bourgeon aidait la feuille morte à claudiquer entre les marchands de salteñas [17] et les grossistes en vêtements. Bras par-dessous bras, elles passèrent rue Acre devant des gosses qui ciraient les pompes d’hommes d’affaires apathiques et bien rasés, puis arrivèrent sur des stands d’artisanat qui exposaient aux touristes des brochettes de pulls colorés en fausse laine d’alpagua, des bijoux plein de dorures, des statuettes de divinités préhispaniques et des goodies à l’effigie de la ville ou du pape. Quelques badauds se baladaient sans conviction à travers ce repaire mercantile qui n’avait d’artisanal que le nom et dont les vendeurs engourdis ne récoltaient pourtant qu’une piètre marge sur les ventes timides qui leurs permettaient tout juste de rajouter un peu d’aceite [18] dans leur guiso [19]. Près du Cimetière, elles s’attablèrent au restaurant de Doña Eugenia. Sur la toile cirée jaune citron trônèrent bientôt deux assiettes fumantes d’aji de lentejas [20] qu’elles descendirent en silence tout en lapant des mocochinchi [21] parfaitement dosés. Au fond du verre, la pêche séchée faisait penser à un petit cerveau pelé. La vieille mangeait avec appétit et déglutissait très lentement chacune de ses bouchées car son palais devait être perpétuellement irrité par la pollution des rues, le froid des nuits et la tristesse de l’âme qui descendait du crâne vers l’œsophage afin d’envelopper le cœur de cette peine blanche qui finit par vous dévorer l’existence. Sous l’éclairage cru de la lampe nue et entourée du murmure rassurant des familles endimanchées, elle ne pouvait détacher son regard de celui de sa mère, de cette femme qui l’avait oubliée puis s’était oubliée elle-même dans un quotidien de misère. Elle n’était plus en colère de son abandon car petite à l’Orfenato elle avait déjà pleuré des lacs de tristesse puis des ruisseaux de haine. Ils s’étaient mis à dévaler sur ses pâles journées en débordant de colères et en éclaboussant ses sombres nuits blanches, la laissant souvent crispée à son lit, le souffle court et le visage livide. Puis le temps avait consolé ses tourments avec son baume cicatrisant dont même le syncrétisme ambiant ne saurait vous gratifier, et le travail à la mine avait fini par endiguer jusqu’au dernier des pincements nostalgiques qui lui trituraient tant le cœur autrefois. C’était de la compassion qui animait le regard qu’elle portait fixement sur la précoce vieille, pas une compassion filiale mais quelque chose de plus humain et fragile encore, une sorte d’empathie détachée et empreinte de pitié, car elle comprenait le drame de cette existence vouée comme la sienne à la fatale solitude, à la perte, à l’abandon du faire et de l’être. En quittant sa mère sénile au seuil du restaurant, elle se rendit compte qu’elle ne lui avait même pas dit qui elle était. Elle ne lui avait même pas parlé. Elle l’avait serrée fort dans ses bras agiles puis avait tourné les talons en direction de son domicile, bientôt engloutie par une foule pressée de sommeil.

Au milieu des années 80, l’exploitation minière de l’argent était devenue si faible que les mines de Potosi convertirent leurs activités vers le zinc et l’étain, et connurent une profonde privatisation. L’emprise nationale, jusqu’ici fièrement incarnée par le Comibol [22], baissa drastiquement et le secteur minier se fragmenta en centaines de coopératives privées hasardeusement gérées par le syndicat du FENCOMIN [23]. Sous les coups de cravache du FMI et de la Banque Mondiale, la Bolivie revêtait des politiques de libéralisation économique à peine voilées. Les acquis révolutionnaires portés par le MNP [24] collapsaient et la flexibilisation du travail s’imprimait insidieusement dans les consciences névrosées. Le mythe d’une nation socialiste stable et pacifiée laissait place à un pragmatisme froid et corrosif. Potosi perdit de son panache [25] et la mécanisation galopante de l’industrie désengorgea le Cero Rico. De nombreux mineurs furent licenciés, bien que 10 000 hères continuèrent à errer dans les galeries comme des taupes aveugles et boueuses. Nées du furoncle néolibéral, les coopératives minières allaient pourtant rapidement se rebeller contre le dogme de leur créateur, devenant une avant-garde improbable de la lutte contre le marché. Dans ce paysage minier dévalué, mouvant et transfiguré, les poussières d’os de millions d’ouvrier morts à la tâche continuaient de crisser dans leurs caveaux collectifs ou depuis d’inconnues abysses terrestres. La jeune fille, qui ne l’était d’ailleurs plus trop, poursuivit sa besogne. Refusant de devenir une palliris [26], elle s’était éloignée de l’extraction pour devenir l’une des gardiennes taciturnes de la mine Pailaviri, à l’intérieure de laquelle elle avait suée plus de dix ans. Trop âgée pour le mariage, elle s’était soumise à l’existence austère et méprisée des esseulées sans le sou. Logée gracieusement sur place dans un préfabriqué morne et croulant, elle passait ses nuits à surveiller l’entrée d’une vieille galerie subsidiaire qui ne crachotait qu’un peu d’étain, et gardait aussi un œil sur les matériaux entreposés près des mines à ciel ouvert, qui étaient quant à elles intensivement exploitées à la lueur du jour. Durant ces heures sombres, le cliquetis de pioches des équipes nocturnes contrastait avec le calme stupéfiant de l’extérieur. Eloigné d’un cœur de ville bourdonnant de moteurs et martelé de pas, le Cero tendait directement la main aux étendues désertiques de l’immense altiplano qui filait droit vers le nord. Hélas, le croassement des chariots qui sortaient à rythme régulier des galeries trouait le silence et ramenait la femme à son existence mécanique aux rouages chaque jour plus rouillés par une pluie de résignation. Tous les matins, lorsque le soleil était un astre haut-perché et la lune un fragment rocheux tassé dans son invisible clarté, la gardienne retournait se blottir dans ses couvertures de fortune et, calfeutrant sa pièce, elle s’endormait dans un floconnement de poussières. Peu après midi, elle se levait, se préparait un café corsé pour diluer l’étau dans son crâne puis quittait à pieds le Cero Rico afin de se rendre au mercado campesino [27], l’aguayo sur le dos, afin de manger chaud et acheter ses grains de café. Bien que la descente de la montagne pelée s’avérât toujours laborieuse car le chemin était sinueux et truffé de cailloux instables, elle éprouvait une satisfaction apaisée à s’extraire un moment de l’écrasant poids de son excroissance minérale, de ces roches aussi figées que les vies de ceux qui les exploitaient avec une molle hargne, petites fourmis œuvrant à l’accumulation des richesses désirée, planifiée, exigée par des élites spectrales. Parfois, une brise chaude accompagnait le balancier de ses hanches et un chien bâtard qui posait sa crotte desséchée à l’orée d’une décharge publique traçait un bout de route collé à ses pattes, sa queue rance frétillant d’une joie canine exubérante, puis l’impénétrable radar de sa truffe humide flairait un trésor impérieux qui le contraignait à s’échapper au loin dans une résonnance de coussinets. Quelques bambins jouaient dans les petites cours intérieures des habitations, ils gloussaient et se dandinaient maladroitement entre les planches pourries et les poules dégarnies. Le quartier de San Pedro était incliné comme un vieillard, ses murs décrépis exposaient une nudité pleine de croûtes de briques aux rares passants hébétés qui déambulaient avec des sacs plastiques avachis. Le marché vivait davantage que ces ruelles tannées de soleil et chaque midi les tía [28] faisaient vibrer les murs du comedor popular en hélant les ventres creux. Leur cocina casera [29] fumait dans les immenses marmites de fer posées sur de petits réchauds mobiles, et les panneaux des menus débordaient de plats savoureux qui se répartissaient grésillants et copieux sur de longues tables bordées de bancs. Des vieux édentés suçotaient le gras des morceaux de viandes de leur soupe, des fonctionnaires solitaires enfournaient méthodiquement des cuillérées de riz en sauce dans leurs bouches silencieuses, de jeunes couples timides partageaient de grands plats fumants avec leurs enfants rêveurs

… Et des femmes robustes mâchent des milanesa [30] filandreuses aux côtés de leurs maris prostrés sur un chicharrón [31]. Ces dames à la mine grave se meuvent avec une lente dignité coriace et de leurs habits traditionnels gronde une grâce grave pleine de la souffrance des opprimés. Leur présence ferme mais discrète dans cette foule pétrie d’inégalités et gavée d’illusions crée dans l’espace une incroyable beauté anachronique. Par leur seule existence, ces femmes transcendent la misère de tout un peuple mutilé dans sa chair et dans son âme par les criollos [32] du passé, par les démons capitalistes d’hier et les truies libérales d’aujourd’hui. Par leur seule condition, ces dames aux tresses galopantes et à l’esprit noble incarnent le cri de résistance des millions de natifs de cette terre sacrée, cette Wiliwya [33] défigurée par les lames blanches du temps et les larmes ocres du sang. Le feuilleté textile de leur pollera [34] semble remémorer un souvenir, celui d’autant de plissures ethniques qu’incarnaient autrefois avec clameur les esprits du peuple Aymara, des tribus Quechua et d’innombrables autres pousses civilisationnelles dont l’harmonie ancestrale fut peu à peu broyée, mutilée, étouffée, diluée. Ces femmes aux parures majestueuses, aux drôles de chapeaux-melons et aux airs tristes, on les nomme cholas. Cholitas. Filles de natifs sans visage. Pauvresses chassées des campagnes profondes par la folie des conquistadors. Chiennes mendiantes répudiées par leurs frères pendant des années de misère urbaine. Mariées recluses dans un mutisme sans nom, asphyxiées par un système puissamment patriarcal. Leur accoutrement rend hommage à leurs ancêtres et symbolise la Pachamama. Leur existence déchirée témoigne de la ténacité face à l’adversité, de la résilience face au chaos. Dans leur lutte silencieuse, les cholitas pansent les plaies du peuple bolivien. Par le simple souvenir, ces femmes insufflent inconsciemment, inlassablement, inéluctablement des fragments de joie dans les cœurs perdus des foules aliénées.

Derrière les étals bouffis de fruits et de légumes d’un mercado de La Paz, une cholita d’un temps sans âge vient de se remémorer son passé, et sourit à s’en chatouiller l’âme.

 

Vutib, le 17/11/2018

 

 

 

[1] Mercado central : marché central populaire de Bolivie, généralement couvert.

[2] Aguayo : pièce de tissue rectangulaire bariolée, portée dans le dos. Il s’agit du sac traditionnel des habitants de la Bolivie.

[3] Bombin : Chapeau-melon de feutre noir porté très haut sur la tête, importé au début du XXème siècle d’Europe, faisant partie de la tenue traditionnelle des cholitas.

[4] Trufis : mini-cars privés, très nombreux dans les villes boliviennes.

[5] Tiendas : Petites échoppes proposant des denrées de première nécessité et du vrac.

[6] Pollo piccante : plat typique fait de poulet très épicé, généralement grillé et en sauce.

[7]Fideos : pâtes accompagnant les viandes.

[8] Sopa de mani : Fameuse soupe bolivienne de cacahuète, dans laquelle baigne généralement des patates et un bout de viande (poulet ou bœuf)

[9] Comedor popular : partie d’un marché où l’on sert des plats chauds.

[10] Pachamama déesse-terre (Terre-Mère) de la cosmogonie andine, vénérée dans les cultures de l’ancien empire inca.

[11] Tio : diable de la mine, archétype du mâle ouvrier, époux de la pachamama qu’il fertilise

[12] Banco nawi : Est déclarée banco ñawi toute personne dont on sait, empiriquement, qu’elle peut faire disparaître le filon dont elle s’approche.  Pour les mineurs, banco ñawi est le synonyme de mal agüero [mauvais augure] ou mala sombra [mauvaise ombre]. On sait que le terme de banco peut se référer à un changement d’état du filon, à une déviation de son cours ou à son amoindrissement

[13] Alasitas : petites figurines symboliques issues de la festivité du même nom, la « fête des Alasitas » (fêtes des souhaits). « Alasitas », qui veut dire « Achète-moi » dans la langue Aymara, était autrefois une foire au cours de laquelle les peuples autochtones des Andes échangeaient des miniatures, des produits agricoles, des pierres circulaires ou dotées de certaines particularités. Ce troc avait lieu dans la joie et représentait l’espérance d’acquérir pendant l’année les produits échangés. Par exemple, si un agriculteur de pomme-de-terre souhaitait avoir une bonne récolte, il devait recevoir une patate en échange d’un autre produit miniature. Aujourd’hui, Alasitas est la fête des souhaits de chacun. La tradition veut que l’on achète une miniature de ce que l’on souhaite acquérir pendant l’année. Il faut se rendre à la foire vers midi, acheter les miniatures des objets ou évènements désirés, ou bien se les faire offrir par un proche. Une fois cela fait, un yatiri (shaman) réalise le rituel de la ch’alla (bénédiction) des miniatures, en langue Aymara. Ensuite, il faut aller à l’église faire bénir à nouveau ses miniatures. C’est ainsi que la coutume indigène a été récupérée par l’Église catholique et en a fait l’objet de syncrétisme.

[14] Potosina : Célèbre marque de bière (cerveza) bolivienne, produite dans la ville de Potosi.

[15] Una lata : une cannette

[16] Charquekan (ou charquican) : ragout à base de morceaux de pomme de terre, de haricots verts, de grains de maïs et de petits bouts de viande de lama séchée puis frit.

[17] La salteña est un type d’empanada  (chausson farci à la viande, au poisson, à l’œuf ou aux légumes) remplie de bouillon, de viande ou de poulet, d’œuf dur et d’épice et cuit au four. Les salteñas se trouvent en Bolivie ou en Argentine.

[18] Aceite : huile.

[19] Guiso : ragoût.

[20] Aji de lentejas : Plat de lentilles piquantes cuisinées avec des légumes, et généralement accompagnées de riz blanc.

[21] Mocochinchi : boisson bolivienne fabriquée avec des pêches pelées et séchées, laissées dans l’eau pendant la nuit, puis bouillies avec du sucre et de la cannelle. Très populaire, la boisson est servie froide.

[22] Cominbol : La Comibol est une société minière bolivienne d’État, créée en 1952 pour nationaliser les grandes mines d’étain du pays, qui exploitaient aussi le plomb, l’argent, le zinc, le wolfram, le cuivre et l’or. Avec la privatisation de l’exploitation minière entamée en 1985, le Cominbol a perdu énormément d’emprise et d’influence, au profit des coopératives privées. Il reste néanmoins la troisième société publique boliviennes par ses recettes.

[23] FENCOMIN : Il s’agit de la fédération syndicale des coopératives minières privées de Bolivie.

[24] MNP : Le Movimiento Nacionalista Revolucionario (Mouvement nationaliste révolutionnaire) est un parti politique bolivien fondé en 1942, très influent sous la révolution nationale de 1952, gouvernant le pays jusqu’en 1964, et connaissant une nouvelle popularité dans les années 80 avant de sombrer dans la désuétude.

[25] Au 17ème siècle, la ville frôla les 200 000 habitants, devenant la plus grande ville d’Amérique et d’Europe confondues. Aujourd’hui, on estime sa population à 160 000 habitants.

[26] Palliris :  Du quechua pallar (collecter, glaner). Le vocable palliri, qui à l’époque coloniale qualifiait les travailleurs, hommes ou femmes, employés à la sélection du minerai, désigne aujourd’hui exclusivement les femmes qui exploitent le minerai à ciel ouvert.

[27] Mercado campesino : variante du mercado popular, « campesino » voulant dire « paysan »

[28] Tía : la tante. De nombreux restaurants populaires portent le surnom de “tia”

[29] Cocina casera : cuisine faite-maison.

[30] Milanesa : Spécialité atypique de Bolivie, calquée sur la Milanaise italienne (poulet en panure)

[31] Chicharrón : plat compose généralement de poitrine ou de couenne de porc frite.

[32] Criollos : diminutif des colons espagnols, en référence à leurs chevaux importés au Nouveau Monde.

[33] Wiliwya : mot de langue Aymara pour « Bolivie »

[34] Pollera : robe à trois volants d’origine espagnole, portée par les cholitas boliviennes.

 

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Cholita (une fiction d’après-voyage)
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