Depuis trois mois, beaucoup de réflexions et de débats ont animé nos conversations de vadrouilleurs. On vous en fait un article sur notre conception plus ou moins fantasmée du voyage, aux prises avec les réalités du tourisme en Amérique du Sud.

 

Un voyage sans billet retour

Pas de billet retour. C’est sûrement ce qui distingue notre voyage de « vacances » que nous aurions pu nous accorder pour quelques semaines. Et cela change tout ! Le fait de ne prendre qu’un « aller » permet de sortir d’une temporalité définie, d’une consommation déterminée de l’espace et du temps. Cela permet au contraire d’être plus disponible et dévoué au moment présent, d’évoluer sur un « temps long et indéfini ». Se munir d’un billet retour nous aurait imposé une date et un lieu de retour. Ainsi, nous nous affranchissons de toute contrainte spatio-temporelle et la spontanéité du voyage reste entière. La place à l’inattendu et sa nécessaire  adaptation restent également préservées , voire même stimulées.

Pendant plusieurs mois, nous pouvons prendre le temps de voyager, d’avancer aux rythmes des saisons et de nos envies. Car voyager lentement, c’est rencontrer rapidement. Et puis, comme on dit en Patagonie, « se hâter est le plus sûr moyen de ne pas arriver, et seuls les fuyards sont pressés »[1]. (Luis Sépulvéda).

 

Touristes ou voyageurs ? 

Pour beaucoup de gens, voyager c’est cocher des cases : monter la Tour Eiffel, faire le Machu Picchu, prendre une photo en faisant semblant de soutenir la tour de Pise, etc. L’idée de notre voyage est d’aller au-delà de ces simples clichés, d’aller « creuser un peu plus en deçà de la surface, et d’explorer la réalité du jour-le-jour des cultures étrangères »[2].

« Le voyageur voit ce qu’il voit, le touriste voit ce qu’il est venu voir »

Gilbert Keith Charleston, Autobiographie, 1936.

Si nous souhaitons découvrir les « incontournables » du continent sud-américain (Ushuaia, les chutes d’Iguazu, le désert d’Atacama et autres), nous désirons aussi fuir (ou tout du moins percevoir d’un oeil critique) ce tourisme de masse, pour nous imprégner du mode de vie latino-américain. Ce que nous cherchons à travers ce voyage c’est renouer avec le « vrai ». Sortir de ce faux authentique folklorisé, vidé de sens et vendu aux touristes venus chercher des paysages de cartes postales et des émotions monochromes et convenues. Pourtant, ce désir ne fut pas toujours réussi durant nos premières semaines de road trip… et aujourd’hui encore.

La Patagonie : aux prises avec l’industrie touristique

Notre premier mois en Patagonie nous a confronté à l’industrie du tourisme, omniprésente dans cette région du monde. Les villes où l’on croise davantage d’hostels que d’habitants et les trecks payés au prix fort sont monnaie courante. La ville d’El Chalten est le comble de cette vision touristique de l’environnement, car elle a été spécialement conçue pour le tourisme dans les années 1980 et demeure un assemblage artificiel d’établissements pour touristes (bars, restaurants, auberges, hôtels, supermarchés,…) où les résidents-argentins se comptent sur le doigt de la main. La ville est formée comme un simple refuge qui permet aux trekkers d’exercer les innombrables randonnées alentours.

Cela n’est que la face immergée de l’iceberg. Les conséquences de cette économie sont un désastre écologique avec la « destruction d’habitats naturels pour permettre la mise en place d’infrastructures d’hébergement, de transport (routes, stationnement, aéroports) mais aussi de divertissement (restaurants, casinos, centres commerciaux, etc.) »[3]. L’exemple du nord de la Patagonie est flagrant, avec la ville d’El Bolson qui se situe dans une région jadis peuplée par des indiens natifs, les mapuches. Avec l’arrivée du colon espagnol au XVème siècle, un génocide diffus mais certain a été mis en œuvre, ensuite soutenu puis perpétué par les pouvoirs politiques locaux et nationaux eux-mêmes, et ce jusqu’à nos jours. Le tourisme a servi de garde-fou à cette éradication consentie des peuples natifs et a permis de concevoir le territoire patagonien comme un vaste marché où l’entreprise détient, le politique tolère, le touriste consomme et le peuple « subit » et se fractionne en de profondes inégalités.

Comment concilier voyage et sobriété ?

Alors, existe-t-il une alternative à cette industrie du tourisme ? Peut-être cela relève-t-il d’une vision romantique ou fantasmée du voyage, mais une chose est certaine : nous voulons voyager autrement (c’est-à-dire autrement que les touristes pressés qui cochent les lieux, consomment les cultures et les mets locaux, et ne portent que très peu de jugement réflexif sur leurs actes égoïstes). Pas évident de sortir des sentiers battus – au risque d’en sortir frustrés – lorsque le Parc National de Torres del Paine ou le Glaciar Perito Moreno sont présentés comme des incontournables par tous ces visiteurs. Nous prenons conscience que notre parcours suit les archétypes touristiques de l’Argentine et du Chili. Difficile aussi de faire « autrement » lorsque les possibilités d’hébergements, de locomotion, de visite classiques et low-cost se concentrent quasi tous dans ces sanctuaires-touristiques ; et que le territoire est très peu peuplé comme en Patagonie, « obligeant » de se rapatrier dans les rares zones habitées.

Au-delà des difficultés à faire abstraction de cette économie du voyage, c’est notre manière-même de fonctionner qui nous interroge. Derrière nos fantasmes de voyage se cache une réalité plus compliquée. Prendre trois fois l’avion en une semaine, réserver de douillets logements sur Airbnb, se nourrir grâce à Carrefour, Unimarc et La Anonima… On est plus proche de l’idéal consumériste que d’une salvatrice décroissance.

Aux vues de notre « voyager autrement », il est pertinent de remettre en cause, dans le voyage :

  •  Le primat de l’avion comme mode de déplacement sur les longues distances. L’avion pollue et est un symbole anti-environnemental féroce. De plus, il dénature complétement notre rapport au territoire et au temps en le rendant élastique et directement accessible, donc détruisant le mystère et la poésie de l’ailleurs et une grande partie de l’excitation, de la patience et de la découverte sensibles que les déplacements non-motorisés procureraient. A fortiori, l’on pourrait remettre en cause, dans notre façon de voyager, l’omniprésence des moyens de locomotions motorisés.

 

  • Le primat des destinations lointaines. Si voyager, c’est « retourner à l’essentiel » (sans pour autant prôner un discours antimoderniste, profondément rétrograde voire carrément moralisateur et réactionnaire – attention à ces dérives que des figures pourtant très inspirantes et populaires de l’aventure épousent presque inconsciemment , à commencer par l’explorateur Sylvain Tesson), agir sobrement à échelle locale conciliera la découverte au respect de l’environnement et de l’homme. Les voyages devraient alors en premier lieu s’opérer dans nos lieux familiers, où à proximité (échelle nationale). Le dépaysement à échelle locale est tout à fait possible. Peut-être également que le voyage est principalement intérieur, et la distance lointaine n’est qu’un pretexte afin d’éprouver des sensations de « dépaysements » dans nos quotidiens, sensations que l’on pourrait très bien obtenir à deux pas de chez soi si l’on changeait profondément nos façons de faire, sur le temps long (ce qui induit d’avoir des convictions fortes, de faire des concessions conséquentes aussi)
  • Réduire les étapes courtes pour mieux découvrir. Au début de notre voyage, assoiffés d’une envie d’explorer, nous avons parfois multiplié les étapes, quitte à rester seulement un jour ou deux dans certaines villes. Ce mode de fonctionnement nous a vite paru à l’opposé de nos envies. Le fait d’accumuler beaucoup de petites étapes ne nous permettait pas de connaître réellement les lieux où l’on posait nos sacs. De plus, ces étapes à tout-va nous poussaient à prendre davantage de transports. Nous avions l’impression de survoler le territoire. Nous avons calmé ce rythme effréné afin de privilégier des séjours plus longs, parfois dans des villes moins touristiques qui nous permettaient de sortir des sentiers battus et du « préfabriqué pour touriste ». Notre « longue » étape dans la bourgade de Chile Chico semblait absurde pour d’autres voyageurs, tandis que nous en gardons un souvenir enthousiaste.

 

Au final , l’on voit qu’un désaxage assez fort s’opère entre nos valeurs et nos actes, entre notre idéologie et son application effective. Bercés par la vision quelque peu romantique d’un voyage exotique et salvateur, ainsi que par les idéaux progressistes d’une vie frugale, dépouillée et « plus simple », l’on aperçoit en fait que l’on reproduit à quelques nuances près (moins de confort matériel, moins de choix d’activités) les mêmes schémas de vie que ceux vécus en France (voire pire, car en France on mange local et raisonné) ! Une fois chassé l’idéalisme fantasmé du backpaper « roots », ce constat pousse non pas à la désillusion et au fatalisme mais plutôt à une meilleure introspection (retour lucide et critique sur nous-mêmes). Les codes sociaux, les besoins et les désirs induis par nos sociétés libérales-capitalistes de surabondance sont très fortement ancrés en nous et il ne suffit pas de changer d’environnement géographique ni de « mode de quotidien » pour s’y affranchir.

Le voyage ne semble donc pas être la clé immédiate d’une simplicité existentielle.

Pour autant – et même si cet article pourrait laisser penser le contraire – nous profitons pleinement de notre voyage. Les rencontres et les échanges avec les locaux ont déjà été nombreux et enrichissants. En logeant chez l’habitant grâce à Couchsurfing, en faisant du stop ou en étant volontaires dans des fermes, nous vivons au contact des locaux, débarrassés des enjeux financiers. Remettre l’humain au cœur en somme. Voyager autrement signifie aussi pour nous « apprendre ». Apprendre tout d’abord à se dégager des préjugés que nous avons, rejeter ce que nous savons pour pouvoir découvrir chaque pays, chaque région, chaque lieu sans attente.

 

***

Pour nous, « voyager autrement » n’est ni une question de longue-distance (recherche d’un ailleurs géographiquement lointain), ni une question de consommation touristique d’un lieu, de ses us et coutumes. « Voyager autrement » est avant tout un mode de pensée qui prône la découverte sur le temps long, dans un souci de simplicité, de respect, de sobriété. Il est très délicat de mettre en accord cette vision ‘alternative’ du voyage avec le voyage lui-même et nous sommes régulièrement confrontés à nos propres contradictions. La preuve étant, nous nous retrouvons à des milliers de kilomètres de chez nous, à cogiter sur l’apport et les limites de notre expédition ! Mais peut être ces contradictions sont nécessaires pour faire murir ces constats critiques, et tendre dans nos futurs à une existence plus juste, respectueuse, cohérente… ainsi qu’à faire de notre vie un voyage constant, qu’il soit statique ou mobile.

Peut-être sommes-nous trop exigent avec nous-même ? Peut-être pas… Quoiqu’il en soit l’idée est de progresser, de s’améliorer en quelque sorte. Personne n’a jamais appris à faire du vélo sans tomber. Malgré les « erreurs » que nous commettons, nous remonterons sur notre bicyclette afin d’être de meilleurs cyclistes, de meilleurs voyageurs. Le but d’un idéal n’est pas d’être atteint mais d’y tendre et nous avons tout un voyage pour s’en rapprocher le plus possible.

[1] Luis SEPULVEDA, Dernières nouvelles du Sud.

[2] http://www.voyageurs-du-net.com/tourisme-alternatif-darmon-richter

[3] La bible du grand voyageur, Lonely Planet, En voyages Editions, 2017, page 14.

 

 

Guilhaume, Florian, Cedric et Caroline

 1,400 total views,  1 views today

Conception du Voyage
Étiqueté avec :            

5 avis sur « Conception du Voyage »

  • 28 mai 2018 à 8 h 05 min
    Permalien

    premiers regards et analyses des plus remarquables, pleins d’une belle maturité.
    tout ce que vous écrivez me paraît vrai, justifié.
    De quoi cela va-t-il « accoucher » finalement? Cela ramène au sens entier de la vie entière, cela dépasse totalement le thème du voyage.
    Le voyage est bien entendu une belle allégorie de l’existence; le souci de voyager juste inclut et exprime celui de vivre juste, ce que personne ne trouve vraiment facile, depuis que les philosophes existent non?
    votre préoccupation à voyager vrai est donc celle, sous-jacente, à « vivre vrai », ce qui est un programme d’une ampleur démesurée et une ambition véritable, légitime.
    en ce sens, tout voyage, comme tout épisode de la vie, a une dimension forte à la fois existentielle et spirituelle- si ce mot ne vous effraie pas, avancée en quête de soi-même, de connaissance de soi, de mise en action de soi.
    alors, au-delà des préoccupations très légitimes sur le consumérisme rampant et le gaspillage écologique, vos belles réflexions sur le voyage invitent à d’autres remises en cause, à s’interroger sur le voyage intérieur, celui qui, dépassant le temps des déplacements dépaysants et plaisants, questionne sur l’entièreté de la vie de l’homme.
    encore merci en tous cas de nous faire participer à vos découvertes extérieures et à votre cheminement intérieur.

    Répondre
    • 9 juin 2018 à 3 h 31 min
      Permalien

      Merci pour ce beau message Daniel. Le voyage est effectivement à l’image de la vie, pleins de doutes et de recherche de soi. Nous continuerons à rechercher des modes de vie plus éthiques, malgré nos contradictions évidentes ici comme en France.

      Continuez de nous écrire, vos commentaires éclairés nous enchantent !
      À bientôt j’espère,
      Gus

      Répondre
  • 30 mai 2018 à 18 h 07 min
    Permalien

    Article empreint d’une certaine philosophie de vie .
    C’est fort louable de votre part de dresser un bilan mitigé de votre mois de pérégrinations.
    Rien n’est « erreurs » car toute expérience vécue forme le (son) jugement et les (ses) actions présentes et futures.
    De l’extérieur, nous observons votre périple où les chaussures de marche avancent mais les neurones aussi !
    Je suis scotchée par votre maturité , vos points de vue sur le monde, la société … la vie quoi !! Chapeau bas les jeunes, j’aimerais être petite souris pour vous entendre débattre !!
    Des bises

    Répondre
  • 5 juin 2018 à 21 h 34 min
    Permalien

    « Dans le désert, il ne suffit pas de s’endurcir, il faut se simplifier ». Proverbe berbère Au fur et à mesure de votre voyage, votre œil s.affute en même temps que votre plume pour le bonheur du lecteur…..Nous sommes transportés et ébahis par votre belle analyse du voyage pleine de philosophie et de « vérités «. Bises

    Répondre
  • 13 juin 2018 à 6 h 52 min
    Permalien

    Super!
    Très juste!
    Si seulement 10% des gens qui voyagent pouvaient bénéficier de la même lucidité!
    D’accord à 100% avec votre constat.
    Finalement, le voyage à ne pas louper, c’est notre vie. On connaît le début et la fin, et on ne conseillerait à personne de prendre l’avion pour aller de l’un à l’autre!

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *