Lorsque l’on part en voyage, tout un attirail émotionnel nous accompagne : joies de la découverte, excitation des lendemains renouvelés, appréhension d’un inconnu que l’on veut saisir, tristesse des proches éloignés … toute cette salade de sentiments agrège notre pensée, trace nos envies et dicte nos actes.

Bien souvent, pour ne pas dire systématiquement, ces sentiments du voyageur se déploient vers un objectif de connaissance et de maîtrise. Connaissance des territoires explorés, matrice des codes sociaux des personnes côtoyées.

Tout baroudeur désire connaître le pays foulé.

Le « baroudeur vaniteux » croit connaître le pays, et n’hésite pas à explicitement exposer toute sa fine analyse aux autres voyageurs, à objectiver ses savoirs et à placer sa perspicace vision, compréhension et connaissance des territoires lointains sous le compte de l’expérience du passé, des moments authentiques et forts qu’il a bien entendu vécus.

Ce baroudeur vaniteux, que bien d’entre nous distillent en eux, sans parfois s’en rendre compte, est je pense dans l’erreur la plus profonde.

Non, le voyageur ne connaît pas le pays.

Qui a vadrouillé 15 jours, 6 mois ou même un an, le voyageur reste et restera un étranger à l’étranger. Non pas fatalement, car il aura incontestablement capté des traits du quotidien indigène (intérieur), des sensations sur les us et coutumes de là-bas et d’ailleurs. Il aura emmagasiné des observations objectives desquelles il tirera des constats, voir des conclusion, subjectivés. Il se sera imprégné d’ambiances, aura vécu des échanges sporadiques mais riches. Sincères peut être. Il aura appris des bribes d’histoire dans les musées, de la cuisine dans les gargottes, des festivités dans les bar, des humeurs et flux du quotidien dans les parcs et les rues bondées, de l’ampleur de la nature dans les randonnées. Oui, mais ces connaissances picorées au gré des journées, aussi belles, humbles, apparemment naturelles et véritables soient-elles, restent le produit d’un regard, d’une pensée et d’un constat d’un étranger explorant l’étranger.

Certes, par moments, le voyageur a le ressenti que le monde se ressemble un peu, que les ambiances citadines se font échos d’un bout à l’autre de la terre, que certaines courbes de montagnes ou atmosphères de forêts lui rappelle un autre lointain visité, ou tout simplement la France. Ces renvois mémoriels, ces comparaisons fréquentes que tout voyageur effectue, sont légitimes. Oui, l’homme et son espace fourmillent de similitudes. Et en un sens, cela peut aider à mieux capter l’ambiance d’un lieu.

Toutefois, il faudrait que le voyageur se pose sur un micro territoire pendant un temps infini, qu’il se mêle sans aucun filtre avec les gens du pays, qu’il sorte profondément des sentiers battus par ses congénères afin de revendiquer détenir une connaissance détaillée et une compréhension profonde du lieu non plus visité, mais pleinement vécu.

Autrement, le voyageur se contentera de cumuler des parcelles d’expériences furtives et réapprivoisées par ses convictions, son caractère, ses émotions… et qui ne sont en rien une connaissance fine et naturelle.

Le voyageur reste profondément un acteur extérieur aux scènes de vie qui se déroulent devant ses yeux gourmands. En étant cet électron libre qui goûte par-ci par-là à l’écume d’une ville et au calme d’une campagne, et souvent protégé par son cocon de privilégié (hostel douillet, connectivité et -surtout- matelas financier … le tout dans un territoire hautement façonné par l’industrie touristique), le voyageur se coupe par la même occasion de toute la glaise locale dans laquelle vivent les locaux. Le fait de sentir, lorsque l’on voyage, de nombreux moments de flottements, d’ennuis inavoué, de désoeuvrement et de décalage n’est pas anodin. C’est le signe d’une immersion dans l’inconnu qu’on n’arrivera sûrement jamais à pleinement ressentir et apprivoiser. Et évidemment, l’inconnu déstabilise, perd, rend friable. C’est d’ailleurs pourquoi le voyageur solitaire est souvent très friand de rester avec ses congénères voyageurs, comme pour chasser une peur de rester seul face à l’inconnu, quitte à édulcorer et affadir ses découvertes par un cercle protecteur bien (ou en tout cas plus) familier.

Si le voyageur ne faisait qu’un avec le coin foulé, ce ne serait plus un voyageur. Il n’y aurait plus, ou si peu, de cette effervescence puissante et volatile qui est le propre de toute exploration d’inconnus, géographiquement lointains ou non d’ailleurs. Le voyage se construirait donc et n’aurait de sens qu’auprès de l’inconnu, de l’étranger. Il faut donc accepter cela.

Qu’il est bon d’être un inconnu en territoire peu connu !

POSTFACE (pour ceux qui veulent pousser l’idée un peu plus loin)

Seulement oui, cette rapide analyse qui se veut réflexive et en rien moralisatrice ou désenchantée, et que je suis le premier à appliquer à mon modeste (mais forcément égocentré) moi-même, se bute à deux limites :

En premier lieu, l’ambiguïté du terme “pays” ou “territoire”… bref, de l’entité géographique explorée par le voyageur. Et ce du fait de leur immense multiplicité et porosité. Il existe autant de vérités dans un territoire qu’il existe de comportements, de faits et d’interactions sociales distinctes. Ainsi, il apparaît comme impossible de saisir l’apparence d’un territoire, et à fortiori l’âme d’un pays. Sur ce point, si l’on veut pinailler, même le natif du dit-territoire devra extrapoler sa pensée s’il prétend connaître infimement son lieu d’existence. Personne ne connaît la totalité du pays.

En second lieu, l’on est tout à fait en droit de déconstruire le terme “connaissance”. Qu’est ce que la connaissance ? A quoi la mesure t-on ? Si le “degré de connaissance” se mesure à l’aulne de données objectives (factuelles) emmagasinées par un cerveau humain, alors la connaissance devient partielle, froide, éphémère. Car tout ressenti subjectif de données objectives disparaît. Or,  c’est le subjectif qui régit l’humanité et toutes les interactions sociales. Ainsi, la connaissance ne revoit pas à grand chose, ou en tout cas à rien de concret et de démontrable. La connaissance est plutôt de l’univers du mouvant, de l’indiscernable, bref du subjectif. Dès lors, il s’avère quasi impossible de la théoriser (ici à travers une « connaissance du pays »)

… Et c’est là que ces deux limites deviennent des atouts pour l’analyse : si “le pays” et “la connaissance” sont vaporeux, multiples et ambigus, alors “connaître le pays” n’aura jamais semblé aussi impossible à concrétiser. Tant mieux d’ailleurs, car c’est le mystère, l’étonnement et la tranquille reconnaissance de notre non-connaissance qui rendent le voyage, mais aussi tout rapport humain, stimulants, sensibles et volontiers renouvelés.

Florian

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Connaît-on le pays ?
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5 avis sur « Connaît-on le pays ? »

  • 26 juillet 2018 à 1 h 04 min
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    C’est marrant parce que c’est exactement la question qu’on se posait avec Caro il y a 30 minutes. 90 jours que nous sommes ici en Argentine, 3 mois passés sur ce territoire immense et est ce qu’on peut dire qu’on connaît bien le pays ?
    Non et c’est peut être ça qui est cool. Car comme tu le dis c’est l’impression de ne jamais vraiment connaître un territoire qui aguiche notre curiosité et anime notre soif de découverte quotidienne.

    En tout cas ton article est super, l’un des plus beau de ce blog. Ca nous ramène aussi à notre propre conception du voyage. Bref t’arrives à avoir un recul impressionnant alors que tu es encore en vadrouille.

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  • 28 juillet 2018 à 15 h 51 min
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    Une bien belle réflexion sur le voyage certes mais aussi sur la connaissance et l’expérience en général, voire sur l’incommunicabilité et l’inconnaissabilité.

    Voyager c’est être en contact permanent avec l’altérité – et donc avec la notion d’identité, qui lui fait exactement pendant. Des concepts, bien sûr mais aussi ou surtout des identifications profondes, qui nous définissent comme ils définissent aussi l’Autre. Voyager est l’une de ces situations vécues dans lesquelles, de façon quasi-miraculeuse , on peut être poussé à s’oublier soi-même (et ses référentiels, soit: se désidentifier) et ainsi être confronté à « l’autreté », expérience unique de découverte vraie (co-naissance) mais éphémère. Instants exceptionnels où cette désidentification momentanée nous transporte hors de nos limites conceptuelles et même de notre vécu ordinaire. On est intensément « ailleurs et maintenant ».

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    • 2 août 2018 à 16 h 26 min
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      Tout à fait pertinent , mais cette désidentification est je pense plus difficile à attendre qu’elle n’y paraît. Il ne faut pas explicitement à la rechercher, auquel cas on trouverait un semblent d’évasion autoconstruite… et surtout il faut avoir une manière particulière d’apprehender et d’agir en voyage (détachement de nos valeurs et préjugés, une certaines rusticité aussi…)

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  • 1 août 2018 à 17 h 08 min
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    Connait-on son propre pays au motif que l’on y vit?
    Je crois qu’on ne connaît jamais totalement un pays.
    Entre le voyageur étranger et le résident autochtone, ce n’est pas une question de « quantité  » de connaissance, mais plutôt de « qualité « .
    Il n’y en a pas un qui connait plus le pays que l’autre, mais simplement ils le connaissent différemment, non?

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    • 2 août 2018 à 16 h 29 min
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      Privilégier la qualité à la quantité , tu pointes du doigt tout le tracas de notre voyage !
      Connaître le pays , c’est peut être avant tout un question de vision propre à chacun. Non cernable. Non unique.

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