Ces lignes ont été rédigé à bord même de ce Catamaran Sunreef 62. Elles sont généralement accompagnés de petits dessins qui illustrent chaque journée passée sur l’océan. La qualité- tant des dessins que de l’écriture – est relativement mauvaise mais l’idée est plutôt de faire vivre « en temps réel » ce que moi j’ai vécu et comment je l’ai ressenti.

11 mai 

On part. Ca y est. Après 3 jours d’attente et de préparation, on lève l’ancre de la baie de Grand Case et nous laissons l’île de Saint Martin derrière nous. Il est 10h et le soleil tape déjà

Très vite, l’immensité bleue vient engloutir la silhouette de l’île et en quelques heures seulement nous nous retrouvons au milieu de nulle part.

13 mai

Jamais, ni dans mes campagnes les plus profondes, ni dans les sommets les plus éloignés ni même dans mes déserts les plus inhabités je retrouverai une telle densité d’étoiles. Quelle merveille de se faire offrir un tel décor. Aucune pollution lumineuse à l’horizon. Seulement le bateau – l’océan – les étoiles. Dans ce spectacle infini, le ballet  d’étoiles filantes vient garnir la scène déjà époustouflante. Les heures passent et rien ne vient troubler cette magnifique quiétude.

Les n’est pas encore 5h du matin quand tout à coup, l’intense noirceur de la nuit fait place à la clarté du jour.

Un paquebot passe tout près et vient troubler la monotonie du quotidien. Heureux de savoir que certains congénères sont justes là à quelques km.

14 mai

Quoi de plus magique que de prendre son petit déjeuné face à un océan qui défile ? Une immensité bleue infinie et calme qui nous entoure. Tout autour de nous, une seule couleur, unie et profonde ; partout, tout le temps. L’image de paysage, avec ses lumières du petit jour provoque une sensation de calme et de zenitude. 

Ici le temps est semblable au bateau : il trace sa route et file lentement mais très sûrement. Déjà le 4ème jour s’achève.

16 mai

Je commence à apprécier mes ¼  (entendez ¼ de surveillance) de nuit. Lorsque la lune est de sortie le spectacle est magique. Allongé sur l’un des côté de la plateforme, un oreiller derrière la tête je regarde, ébahi, le ciel ses brillances. L’eau et sa couleur anthracite, la nuit, reflète parfaitement les lumières et prolonge le plaisir tout autour de moi.

La nuit est noire, on ne voit plus. Alors on aiguise ses sens, l’ouï prend le relais et on scrute le moindre bruit : une vague qui tape l’une des coques du bateau, une rafale de vent qui vient tendre la voile, le mat qui grince … Quel monde merveilleux.

19 mai

Le temps est maussade, un peu comme les mines aujourd’hui.

Que c’est grand l’Atlantique …

20 mai

Nous sommes au milieu, exactement de l’Atlantique et un petit moineau vient d’atterrir dans la cabine du bateau. D’où sort-il ? Où va-t-il ? Un si petit être dans une si vaste étendue. Déjà pour moi tout me semble si énorme. Les forces de la nature sont décidément bien incomparables.

21 mai

Nous approchons de la fin des réserves de nourritures. Encore 2 ou 3 jours et il ne restera plus que quelques boîtes de conserves.

24 mai

Cette nuit pendant mon ¼ je me les suis caillé. En cause ? La mer est déchainée, les belles vagues viennent frapper de plein fouet le bateau, le vent latéral vient fouetter nos voiles et mon visage. Tout ça dans une ambiance froide, humide et parfois même pluvieuse. Vivement que j’aille dormir.

25 mai

4h du matin, au loin la silhouette des Açores apparait. Peu à peu elle se dessine et devient de plus en plus réel. Les détails augmentent au fil que les miles diminuent.

Les Açores se rapprochent inéluctablement, heure par heure, mile par mile. Comme la terre promise, elle apparait d’entre les nuages au loin. Soudain, je le sens bien, l’euphorie gagne l’équipage. Chacun retrouve le sourire. Après 2 semaines de traversée, seul, nous y sommes presque. L’impression d’avoir terminé cette traversée alors que nous venons à peine de faire la moitié.

28 mai

Ca y est nous sommes déjà tout seul, fini le bruit et l’ambiance de la terre. 

Très vite le quotidien reprend ses droits. Depuis que nous sommes partis des Açores hier, le temps est triste et calme.

L’océan est calme comme un lac, comme si tout le monde était en train d’attendre quelque chose de terrible, une averse ? Une tempête ? Un ouragan ?

29 mai

La terre me manque de plus en plus. Je n’arrive pas à profiter de l’instant présent et des merveilleuses choses que peuvent m’offrir la vie au large. Je subi le temps, sans doute la pire chose qui puisse être dans une telle situation.

30 mai

Ce matin-là j’ai pleuré. J’ai pleuré devant le cadeau que m’offre la nature. Il est 9h, le temps est gris, comme moi, la mer est clame, comme toujours. Soudain au loin devant, j’aperçois des petits nuages de fumée qui apparaissent et disparaissent subitement. Je comprends qu’il s’agit de geyser d’eau salée expulsés par un cétacé. Sans doute un cachalot ou un petit globicéphale. Je suis seul et cultive l’envie secrète de savoir auquel des deux animaux j’ai à faire. Nous nous rapprochons, mais plus rien. Sont-elles parties ? Je n’en sais rien. Quand tout à coup, à l’endroit exact où je les avais quittés, un monstre immense sort des profondeurs de l’océan. Et dans un bon lourd et quasi éternel apparait : une immense baleine. L’émotion est énorme de voir pour la première fois de sa vie une baleine, dans son milieu naturel, qui plus ai sans s’y attendre (sans passer par une tour « observation des baleines »). Quelque chose de magique. Une joie irrationnelle m’envahi et je regarde l’animal le plus grand du règne animal se donner en spectacle.

31 mai

4 jours que nous attendons le vent et toujours rien. Depuis que nous avons quitté les Açores, nous sommes dans l’œil de l’anticyclone. C’est-à-dire à l’endroit où le vent ne souffle pas. Aucune activité venu du ciel par ici. Nous aurions dû atteindre la bordure intérieure de l’anticyclone hier (synonyme de vent) mais ce dernier se déplace dans la même direction que nous (ou plutôt l’inverse). Qu’importe, nous nous rapprochons des côtes portugaises, le vent arrive c’est sûr.

1er juin

Rien.

Enfin s’il est 18h : le vent se maintient à une vitesse faible mais bien orienté ce qui nous permet d’accrocher les 7 nœuds.

21h : le vent souffle enfin. La mise en place du gennaker (voile triangulaire) nous permet d’arriver enfin à une vitesse intéressante. Les côtes portugaises se rapprochent. Gibraltar aussi. La traversée de l’Atlantique se termine

2 juin

19h : Journée tranquille aujourd’hui rien à signaler. Le vent souffle bien dans le gennaker.

19h20 : nous rabattons le gennaker lorsque cette dernières, après avoir passé un séjour dans la flotte, se déchire dans les mains de Lorenz. Pour la 2ème fois, de la même manière il vient de défoncer la voile. Georges, dans une colère noire, est tout près de le balancer par-dessus bord. Il est au bout de sa vie. Il sortira même plus tard : « cette voile, c’était le seul intérêt de cette traversée ». Résultat : une ambiance tendue, des mines déconfites et notre plus belle voile balafrée une autre fois.

Nous devons nous donc nous arrêter au plus vite pour faire réparer ce gennaker. C’est décidé, demain on fait un stop à Portimao, sur les côtes du Portugal.

3 juin

La nuit a été rythmée par les cargos qui passent tout près. Il a fallu rester vigilant jusqu’au petit matin. Tout s’est bien passé. Le matin se sont les bateaux de pêcheurs et les pièges de pêche qu’il faut éviter. On s’en sort bien et on arrive sur les coups de 10h à Portimao.

5 juin

Je prends mon ¼ à 4h du matin. L’océan est mouvementé, le vent souffle fort et il y a un bon paquet de paquebots autour de moi. Mais nous sommes à Gibraltar ! Quelle joie. Peu à peu, le jour se lève et j’aperçois de chaque côté les 2 continents : le Maroc et l’Afrique à ma droite. L’Espagne et l’Europe à ma gauche. Je suis comme un enfant en passant dans ce trou de souris de 14 km de large.

9h nous sommes sortis de Gibraltar : ce qui veut dire que nous sommes en Méditerranée. Je suis quasi chez moi.

Je me demande ce que les dauphins trouvent d’amusant à sauter à côté d’un bateau ? En tout cas ils s’en donnent à cœur joie. Un bon groupe d’une douzaine d’individus est venu s’amuser un peu à l’avant du bateau pendant près de 20 min.

Dansant dans les vagues, virevoltant sous l’eau, ils se régalent près de la coque du voilier. La vie de dauphin semblerait moins compliquée qu’elle n’en a l’air.

6 juin

Minuit, je prends mon 1/4. Il semblerait que pendant mes quelques heures de sommeil nous soyons sortis de « la marche de l’Atlantique ». Parait-il que l’Atlantique est plus « haut » que la Méditerranée. Ce phénomène est sans doute dû à la taille et à la masse plus importante de l’océan par rapport à la med’. L’océan vient donc « se déverser » dans la mer, créant ainsi des effets de courants et contre-courants très fort.

Mais maintenant la mer est très calme. Très peu de vent lors notre remontée de la Méditerranée le long des côtes du Sud de l’Espagne. Arrivée prévue demain dans l’après-midi à Ibiza.

7 juin

La fatigue se fait maintenant ressentir chez tout le monde. Particulièrement chez moi j’ai l’impression. Pendant mes ¼ de nuit j’ai de plus en plus de mal à résister à l’envie de m’endormir. Mon humeur aussi est atteinte. Beaucoup plus sur les nerfs, moins patient, à m’énerver pour un rien. Cette situation m’énerve d’ailleurs et me rend terriblement mal à l’aise. J’ai hâte d’arriver au moins pour faire une longue nuit. Car le système de ¼ à 3 est bien : tous les jours nous faisons des horaires de surveillance différents, on n’a pas vraiment de routine heure par heure. Mais le point négatif c’est qu’il est impossible d’avoir un rythme journalier, y compris pour le sommeil. Et c’est là que ça devient difficile. Depuis je n’ai fait que 2 vraies nuits. Mise à part ses 2 rares exceptions, les autres nuits sont saccadées, hachées, entrecoupées de mes 1/’ qui peuvent être à 21h, à minuit,  à 3 ou 6h du matin. Difficile de trouver son rythme de sommeil dans ces conditions.

Ca y est nous voyons la brume autour d’Ibiza qui constitue l’ultime étape de ce voyage avant l’arrivée finale. Nous y retrouvons Muniéra, la femme de Georges et buvons et mangeons allègrement toute la soirée. 

9 juin

C’est repartit ! Nous quittons Ibiza à 11h30. Nous allons longer la côte espagnole jusqu’à la pointe catalane puis traverser le Golfe du Lion et nous serons arrivés !!! Si le vent souffle bien nous pouvons arriver dans 48h.

Malheureusement le vent est faible, surtout la nuit où il est en fait inexistant. Qui plus est le courant est contraire nous n’avançons que très lentement malgré les moteurs.

Cela repousse donc notre arrivée de 24h.

10 juin

Je vais arrêter de compter les jours et les heures. Je vais arrêter de faire des estimations quant à notre arrivée car je me trompe toujours. A 16h, nous dépassons la pointe de Barcelone, ce qui veut dire qu’il ne nous reste qu’une seule ligne droite : le Golfe du Lion. 24h. Une dernière ligne droite à 190 milles, que nous faisons toujours à très faible allure. A rendre fou ! Une fin qui n’en finit pas.

1 mois que nous sommes partis. 31 longs jours d’une traversée quasi interminable.

Comment résister ? Comment tenir ? Se forger un état d’esprit pouvant résister au temps qui ne passe pas ? Comment se forcer cet état d’esprit ? Comment se constituer une sorte de force mentale pour résister à un tel choc ?

Ma technique était de me répéter incessamment, tel un leitmotiv, la même phrase : « chaque jour qui passe, chaque minute, chaque mètre établit, chaque vague, chaque nuit … me rapprochent de la maison ! ».

Sauf qu’aujourd’hui à 23h30, tout ça est détruit. Aujourd’hui à 23h30, alors qu’il nous restait plus que 19h de traversé (selon Georges, plus selon moi).  Plus que 19h devant nous et 31 jours derrières. A cet instant précis, nous faisons demi-tour. Demi-tour, en direction des côtes catalanes. Pourquoi ? Pour déposer sa femme, malade depuis deux jours. Comment résister à un tel choc désormais, au moment même où l’euphorie commence à me gagner et que je relâche la pression. Comment amortir le choc de cette nouvelle qui arrête le temps. Pire qui le fait reculer. La fatigue morale, physique, psychologique me met à bout, je dis plus rien, je n’ai même plus la force de dire quelque chose. J’erre dans mes pensées, contemplant les lumières de la côte qui se rapprochent. Je n’ai plus d’arme pour lutter contre le temps, plus de stratégie, je suis obligé de le subir.

11 juin

Je me réveille tôt et constate que Muniéra, la femme de Georges, va mieux. Elle tient debout. En discutant avec elle j’ai l’impression qu’elle souffrait plutôt juste d’une gastro et pas du mal de mer. En tout cas il ne me semble pas qu’elle descende, alors que c’est ce que m’avait dit Georges hier soir. Et c’est très bien qu’elle continue avec nous, elle qui en rêvait.

Il est donc 10h quand nous repartons. Le temps est pourrit, jamais nous n’avons eu un aussi mauvais temps : mistral en pleine face, de gros nuages gris, une pluie forte qui vient nous fouetter de côté. A ça viennent s’ajouter les vagues qui tambourinent le voilier. Toute la journée nous sommes malmenés dans cet enfer. Mais ce n’est pas bien grave car dans moins de 24h maintenant on est chez nous. J’essaye de m’occuper l’esprit pour faire passer le temps mais je n’y arrive pas. Je n’y arrive plus. Plus la force, plus l’envie. Alors je vais subir. Subir chaque seconde, minutes. Chaque heure. Subir le temps qui défile lentement.

18h : nous sommes partis depuis 8h donc. Il ne reste plus que 16h environ à tenir avant d’arriver en France. Sauf qu’à 18h, j’entends Georges pousser un cri. Un cri succin, ceux qui viennent du fond du cœur. Apeuré, je sors, quelqu’un est tombé à l’eau. Je regarde avec anxiété. Personne. Alors je comprends très vite ce qu’il se passe. Et malheureusement la suite des évènements me donne raison. Je repars dans ma cabine. Mais je sens un changement, les vagues qui tapaient à bâbord, ne tapent plus et semblent venir de l’autre côté du bateau. Nous faisons demi-tour, pas besoin de vérifier sur le GPS. Je le sais.

L’impression désormais de vivre dans un cauchemar sans fin ou l’arrivée s’éloigne plus on se rapproche. Impossible pour moi de continuer. Les 6h de retour vers la côte sont affreuses.

A 2h du matin, j’annonce à Georges que je débarquerai le lendemain matin.

12 juin 2019

Ca y est je suis descendu.

Ca y est c’est fini.

Cette fin semble un peu prématurée, ou bien on pourrait dire que la fin de cette traversée a été tronquée. Mais à mes yeux elle ne l’est pas tant l’attente, l’enfermement me devenaient insupportable. Jamais, auparavant dans ma vie, je n’ai été aussi loin dans le niveau de tension et de stress dans mon corps. J’écris ces lignes 2 jours après être descendu du bateau et je ressens encore le stress présent. Une aventure qui a fini par être éprouvante au point de devenir insupportable mais une belle aventure. Car même si je parle beaucoup de choses négatives, ce qui est finalement normal car je suis encore sous le choc. Si je creuse au fond de moi je trouve énormément de satisfaction et de fierté. Je garde également énormément de bons souvenirs, plus que mauvais d’ailleurs.

Une expérience unique qui m’a un peu fait mal mais beaucoup de bien et que, peut-être, un jour je retenterai qui sait ; dans d’autres conditions, avec d’autres personnes, un nouveau trajet, un nouveau bateau, un nouveau voyage : une nouvelle aventure.

Je le retenterai oui, mais pas tout de suite, car tout de suite j’ai besoin d’un peu de repos.

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