Je regarde l’une des dernières photos du groupe basané de nos jeunes latinos et j’y lis plein de choses différentes, toute une riche palette de sentiments, avec entre autres, l’ivresse, cette sorte d’ébriété de l’âme qui arrive quand on fréquente les espaces sans bornes et les horizons inconnus. Et je me dis que, comme dans une soirée bien arrosée, le plus difficile n’est pas de vivre dans le cœur de l’action mais de supporter la gueule-de-bois du lendemain. Vous risquez de trouver que je sonne le glas bien avant le décès et que je vous projette méchamment vers la fin d’une aventure dont sans doute vous souhaitez actuellement repousser la fin ! C’est je pense, parce qu’anticipant certains évènements importants, on s’y prépare mieux, on en tire meilleur parti ensuite.

Je me souviens d’un gars de ma connaissance qui venait de vivre seul pendant deux mois au cœur de la montagne pyrénéenne car il achevait de traverser le massif en entier, et à pieds bien sûr. La réadaptation à la vie normale fut longue et difficile, au point que presque neuf mois plus tard, il présentait encore des signes de dépression et notamment cette sorte de désintérêt profond pour les choses ordinaires. Pour avoir vécu personnellement certains voyages forts en Asie et Afrique, je connais cet intense blues du baroudeur de retour dans sa contrée natale ; ce n’est pas seulement l’inévitable sentiment de décalage, voire la perception de l’inanité de nos vies quotidiennes, mais aussi plus en profondeur, un questionnement purement existentiel sur le sens de la vie et les implications que cela peut faire apparaître concernant les grandes options à choisir dans le futur qui se pointe.

On ne fréquente pas impunément les grands espaces extérieurs sans que naisse aussi une certaine exigence d’espace intérieur, de liberté, de mouvements spontanés et aisés, tout comme la découverte, chemin faisant, de l’époustouflante diversité du monde implique aussi un légitime mouvement de recul face, une fois rentrés, à la société normative, rectificatrice, contraignante et donc, fatalement, appauvrissante et limitative de sa propre diversité potentielle. Cette gueule-de-bois là, ancrée qu’elle sera dans le profond besoin de vie et de liberté qui fonde l’humain, avivée et animée, révélée même par le vécu du voyage, ne sera certes pas apaisée par quelques Doliprane… A cette fièvre de cheval de l’être intérieur, il faudra bien sûr appliquer des remèdes tout aussi chevalins (ou draconiens, si c’est une sorte de cheval volant).

Faute de quoi l’on risquera de voir s’étioler la frêle fleur de la quête quotidienne, de l’irruption répétée mais sans cesse nouvelle de l’inconnu, de l’inespéré, de l’insoupçonné. Bref, il s’agit de ne pas risquer de perdre la volatile mais puissante essence du voyage… Peut-on envisager de continuer à voyager (en essence) tout en restant simple quidam métropolitain ? Possible… Sinon, la seule issue possible (et il en est qui s’engouffrent avec bonheur et longanimité dans cette voie d’errance) est de voyager « pour de vrai » l’essentiel de ses jours, de globe-trotter, de tracer sur la mappemonde un incertain circuit de fourmi hésitante. Une vie de pointillés en quelque sorte. Autrement naîtra une crise intérieure devant l’accablante routine, l’horizon bas de nos sociétés bornées, orgueilleuses, limitées pour l’essentiel à une vaine quête d’un confortable, standardisé, sécurisé – normé.

Il s’agit en quelque sorte de relever deux défis formidables ; d’abord celui de comprendre qu’une crise de ce type n’est ni une maladie ni l’aveu de quelque faiblesse constitutive, au contraire, elle est opportunité, guide, porte qui s’ouvre. Etre mal n’est pas être malade, c’est simplement le doigt mis sur la nécessaire évolution, adaptation, mutation. Etre à l’écoute dans ces moments de crise, telle est le premier défi. Le second est de réussir à demeurer intimement pétri des qualités que le voyage a fait naitre et grandir tout en demeurant, le cas échéant, dans la grisaille d’une banlieue citadine. Car, on doit s’en persuader, si voyager est un art, l’artiste né du voyage ne disparait pas une fois remisés sac-à-dos et chaussures de marche. Peuvent (et doivent !) demeurer vivaces la curiosité, l’ouverture, la soif d’inconnu, l’envie de voir au-delà de l’horizon, de laisser venir à soi les lointains embrumés, de fouler chaque jour un sol renouvelé… le voyage est mouvement, il a enseigné la nécessité première du mouvement à ses fidèles disciples et alors il s’agit de participer à la mise en mouvement de cette masse pleine d’une colossale inertie qu’est la société actuelle. Libérer les attaches, explorer les possibles, croire que là-bas, derrière l’horizon connu étincèlent des merveilles encore à découvrir –voilà ce que le voyage peut ancrer de façon intemporelle, libérée des circonstances environnantes.

Alors, buveurs invétérés de l’âpre mais vivante piquette antipodique, ne craignez pas l’excès, buvez tout votre saoul, jusqu’à plus soif si cela peut exister dans un monde où la soif est sans cesse avivée par la beauté secrète. Il sera temps un temps de digérer cette intarissable orgie, ce festin de merveilles et de tenter alors, avec lucidité et courage, de faire que jamais ne cesse le mouvement commencé lors de votre première marche en terres inconnues. Le voyage alors, jamais fini vraiment, sera une parfaite réussite.

Daniel Sanfilippo , Gardanne, le 5 Mai 2018

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La gueule de bois du voyageur (Daniel)
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