Le crépuscule déploie son manteau d’ambre sur la paisible bourgade de Chile Chico. L’auberge Nandu, ample et accueillante, résonne du joyaux écho d’une troupe de voyageurs. Ils rient , salivent et babillent devant un sac de plastique humide où repose une énorme truite saumonée. Fraîchement trépassée par la canne à pêche du chauffeur Juan Alexandeo , son corps robuste n’est désormais plus qu’un cadeau de chasse qui repose dans son lit noir et froissé. Afin d’honorer son salut , les aventuriers en herbe ont décidé de la faire dorer au feu de bois. Pour ce faire , ils sarment d’un couteau , d’une paire de ciseaux et d’un soupçon de courage afin d’ouvrir ce corps froid , d’en retirer les organes flasques , d’en ôter les nageoires fermes , puis enfin d’en écailler la carapace nacrée. L’affaire n’est pas mince mais ne manque pas de piquant. Une fois enfournée au fond d’une grille qui domine un coussin de braises crépitantes, ils s’affairaient à préparer les autres mets ,à discuter avec d’aimables étrangers tout en lapant quelques bières bien fraîches. Sous l’expertise de Gus , la truite fut servie fumante , moelleuse et succulente à souhait. Rarement ils n’avaient goûté à une chaire aussi tendre et parfumée, si bien que la ratatouille et la sauce curry paraissaient presque offenser les dieux aquatiques lorsqu’ils se mêlaient aux filets roses , dans les palais affairés aux dents acérés. Lorsqu’il ne restât du noble poisson plus qu’une carcasse d’arrêtés froides , ils conclurent que l’offrande valait son pesant d’appétit , si contestable demeure la pêche peu scrupuleuse de cette maman-truite au ventre bombé d’œufs – les chiliens ne semblent que peu sensibles aux fragiles agencements de mère Nature.

Parmi ces dévoreurs du Samedi soir , deux braves guerriers profitèrent de l’ambiance nocturne afin de traîner leurs pattes vers les promesses d’un dance floor cadencé. Le lieu des fantasques fantasmes se nommait  » The Blue Dolphin « . Son bâtiment étriqué se situait bien compressé au fond de la ville ,à deux marches du promontoire panoramique. Sa façade arborait une frise graphique kitsch et éventée de dauphins batifolant dans une farandole de gouttes d’eau. Plutôt prometteur.

 

Sous une allée principale copieusement éclairée , ils bravèrent les rafales d’un vent frais et pressèrent l’allure près des 4×4 de muchachos, s’imaginant avec le sourire qu’ils pourraient s’arrêter pour leur ponctionner un rein ou deux. Dans ce centre-ville endormi bien comme il le faut, la lueur chiche et bleutée de l’entrée du Blue Dolphin semblait salvatrice. Sonnant furieusement, comme une pancarte l’indiquait , ils furent accueillis par un homme ventru au béret noir et à l’air blasé. Ils entrevirent un cul bombé qui montait l’escalier. Puis lorgnèrent la piste de danse qui

 

étalait son vide abyssal devant eux. Les halos rouges et paresseux des lumières automatiques posaient , statiques , sur la salle déserte. Une espèce de bouille sonore crachotait des quelques enceintes aériennes. Dans ce bourbier festif où seuls les fantômes se déhanchaient, ils montèrent ni une ni deux à l’étage , encore pétris de l’espoir d’une soirée ambiancée et peuplée. Là haut , la désolation n’était que plus criante encore : parmi les vastes tables fondues dans l’obscurité, un petit groupe de 4 jeunes chiliens consommaient des verres d’un air morne. Un barman somnambule slalomait entre les chaises , fusillé du regard par les bouteilles inquisitrices qui pleuraient de tout leur soûl leurs liqueurs de larmes alcoolisées. Sous les regards détachés de cette maigre assemblée ,les deux nighteurs se ruèrent vers l’escalier. Le videur vidé compris qu’ils abdiquaient. Aussi , il leur ouvrit tout grand le sas de sortie , duquel ils furent éjectés , encore tout hébétés.

La virée n’avait duré qu’une minute ou deux, mais elle avait autant de substance absurde et de panache comique que l’un de ces racontars que l’on raconte tard le soir, à ses potes , à son chat ,à ses cacahuètes grillées. Et c’est dans cette soirée marquée du seau de l’animal aqueux , les deux rieurs s’en rentrèrent a l’auberge en trottinant , la panse truitée de fibres « poissonnées », l’esprit fruitée d’un fail halluciné.

Florian SANFILIPPO

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La Truite et le Dauphin
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2 avis sur « La Truite et le Dauphin »

  • 28 mars 2018 à 9 h 05 min
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    on en a l’eau à la bouche…….enfin je parle de la truite !!!!!!

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  • 7 avril 2018 à 14 h 13 min
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    La prochaine fois faudra manger du dauphin et sortir à le truite enchantée…..

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