Adossés à l’épaisse barricade plantée dans le gravier, nous scrutions le paysage avec un mélange de fascination et de passivité. Le panorama nous offrait un splendide cocktail de nature : lac longiligne et scintillant, monts poivrés, forêts rampantes que l’automne enflamme, ciel poinçonné de nuages. La route des 7 lacs étend sur une centaine de kilomètres une fin de Patagonie dense et généreuse.

Malheureusement, comme la quasi-intégralité des badauds qui visitent ce spot très convoité de l’Argentine, nous avons opté pour l’option motorisée, louant pour l’occasion une Clio bouffie de sacs et de nous. S’il est vrai que la route, assez récemment goudronnée si l’on se fie aux ouï-dire, se prête avant tout à l’auto-tourisme, je regrette un brin amèrement cette manière bien particulière de consommer la nature. Car là est le problème : la voiture créée une déconnexion flagrante entre l’homme et la nature. En plus d’abolir la beauté et le tact d’une marche patiente et écologiquement respectueuse, la voiture transforme de magnifiques espaces en une succession de jolis tableaux que l’on accumule jusqu’à l’écœurement. Dévoilés dans leur intimité, les éléments se déversent dans des rétines blasées par les arrêts à répétition, les 3 foulées des membres engourdis et le vent frais qui claque le visage- ah que l’on est bien dans l’habitacle douillet d’un tas de ferraille !

Pire encore, une belle partie de ces neo-conquérants des vastes horizons ne semblent même pas directement voir le paysage. Ce n’est qu’à travers le prisme fade des smartphones et des appareils photos qu’ils l’observent, et hypothétiquement l’apprécient. Ces extensions numériques semblent avoir une emprise immense sur les auto-touristes. Ils les dégainent sitôt sortis du véhicule, pour ensuite repartir quelques pauvres secondes (ou minutes pour les plus hardis) plus tard. On a ici affaire à une véritable aliénation par l’écran. Cette façon très artificielle de scruter la nature détruit totalement la beauté de la contemplation directe, celle qui se fait d’œil à feuilles, de regards à roches … en contact direct ! Plus encore, afin de compenser avec la transcendance d’immenses vues qu’ils ne comprennent finalement pas (et qui peut être les effraient ?), les auto-touristes se prêtent volontiers à moult photos éminemment narcissiques – et va y que je pose devant le panorama, tout sourire ou les bras en croix, et va y que je dégaine la perche à selfie. Dans ce maelstrom égocentrique, l’on dépasse la simple capture d’un souvenir de vacances pour venir placer la nature au second plan. Ici, la nature est instrumentalisée et sert tristement à mettre un peu plus en exergue un moi déjà obèse.

Face à cette manière anémique, incompréhensive et outrancière d’appréhender la nature, l’on trouve au contraire des sentiers de vision moins goudronnés, plus éthiques et compréhensibles. C’est ce que nous avons fait, lorsque nous avons randonnés, deux jours plus tard, aux amonts de San Carlos de Bariloche, sur le Mont Carbon (Cero Carbon). Enfin, l’on peut fouler la terre, s’élever doucement de vallées en crêtes, puis en sommets, se mêler des heures durant à ces contrées herbues, s’extraire de son confort et de sa condition d’homme pressé et capricieux pour goûter à l’immense sérénité, à la liberté et au pouvoir de relativisation qu’apporte sans retenue la nature. Lorsque l’on a expérimenté cela, qu’on l’on s’y est ouvert et immergé, l’on comprend en quoi l’auto-tourisme affadit la nature et avilit l’esprit de découverte. D’ailleurs, l’on touche peut-être là à l’une des différences fondamentales entre le tourisme et le voyageur.

Dans un long parcours de randonneur, s’adonner à la nonchalante pratique de l’auto-tourisme est finalement pertinent, puisque l’expérience vient confirmer et raviver nos convictions intimes – et montrer une fois de plus que l’on est tous victimes de nos contradictions.

Et, loin du tourisme de masse, l’on continue à cultiver nos visions de l’homme à l’état de nature. Visions romantiques et utopiques prétendront les frileux pragmatiques. Visions sensibles et humbles, susurrerons les autres, le visage baignant dans une nature que jamais l’on ne pourra totalement saisir ni apprivoiser. Heureusement d’ailleurs.

Florian SANFILIPPO

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L’auto-tourisme, Loco tourisme !
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6 avis sur « L’auto-tourisme, Loco tourisme ! »

  • 22 avril 2018 à 17 h 27 min
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    j’adhère totalement à l’esprit de ce billet corrosif et juste qui a la cinglante beauté que l’on entrevoit sur les beaux tas de pixels que vous nous envoyez comme un os à ronger – ou mieux comme un rêve à assumer. Nous n’en sommes pas lassés, pitié, laissez-vous aller à la récidive, nous vous absolvons de tout péché de réitération, dans un domaine ou se répéter n’existe pas vraiment tant est fraîche et nouvelle la nature que vous y célébrez.
    Ta plume est affûtée comme toujours, alerte comme jamais; elle régale et réjouit. Quant au propos, d’une pertinence rare, il laisse miraculeusement entrevoir, derrière les comportements ritualisés des consommateurs touristophiles, un prodigieux espace de liberté. A nous de nous y engager, sur vos traces que le vent a tôt fait d’effacer, car vers ailleurs déjà vous êtes partis. Avec bonheur.

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  • 22 avril 2018 à 19 h 02 min
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    Coucou mon souradj, je suis fière de toi
    continue de nous donner tes commentaires dont on est assoiffés!
    ARVA

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  • 23 avril 2018 à 12 h 25 min
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    Si vrai, si juste .
    Respect pour ces mots et ces pensées si pertinentes.

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  • 27 avril 2018 à 0 h 12 min
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    Juste critique à mes yeux de cette modernité qui nous éloigne toujours un peu plus de la nature sauvage… Mais tu pointes aussi du doigt nos contradictions, tellement grosses qu’on finit par ne plus les voir… Cette même modernité, cette même technologie, ces mêmes satanés écrans, sont aussi ceux qui nous permettent d’échanger articles, photos, et commentaires émerveillés…
    J’aime à penser que je suis esclave de mes écrans par la force des choses, pour assumer mes obligations professionnelles, et je m’imagine volontiers y renoncer dès que l’heure de la retraite aura sonnée. Mais le ferai-je vraiment? Réponse dans quelques années encore…
    En attendant, merci cher neveu!

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  • 28 avril 2018 à 15 h 20 min
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    Bravo Florian pour ce ressenti bien écrit et partagé ;
    Ce que la raison sépare le cœur le réunit , cette mise en résonance entre le récit, les mots ,les réflexions nous emportent , nous transportent.

    Elisabeth et Serge

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  • 28 avril 2018 à 15 h 21 min
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    Bravo Florian pour ce ressenti bien écrit et partagé ;
    Ce que la raison sépare le cœur le réunit , cette mise en résonance entre le récit, les mots ,les réflexions nous emportent , nous transportent.

    Elisabeth et Serge

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