Vus de loin, perception trompeuse accentuée si on a la vue un peu basse de celui qui regarde toutes choses au travers du prisme déformant des opinions toutes faites, nos deux protagonistes se ressemblent terriblement, au point (inexcusable) qu’on les confond souvent, les englobant dans une identité commune au sein de la foule populacière.

Or, nous allons découvrir tout ce que cette ressemblance a de faux, ce que cette apparente fraternité a de trompeur. Les différences majeures ne portent pas bien entendu, sur l’allure, le costume ou les moyens de transport – même si à ces niveaux déjà, le faste relatif et clinquant du touriste moyen, le confort de ses bus orgueilleusement surélevés tranchent avec le côté austère, voire sommaire de l’équipage du voyageur. Modestie des moyens et équipement volontiers spartiate accompagnent souvent l’intense soif de découverte, le questionnement authentique et l’open-mind de celui ou de celle qui voyage ; ces traits de son esprit importent finalement bien plus que son accoutrement ou l’épaisseur de sa liasse de traveller-chèques, même si les deux registres sont souvent liés.

Voyager c’est accepter de quitter le havre confortable et rassurant de ses habitudes, c’est une mise en questions, de ces questions qui n’ont pas de réponse toute faite, sur lesquelles la « sagesse populaire » et le soi-disant « bon sens » qui va avec sont muets, de ces questions qui demeurent des questions, cheminant de façon souterraine et puissante. Le voyageur ne sait absolument pas ce qui l’attend, cela est capital, il a évité les préconceptions, s’est détourné des images d’Epinal, des icônes trompeuses véhiculés par les médias qui ancrent le touriste dans le convenu, le connu, le superficiel, l’image construite aux couleurs aguichantes et criardes, le cliché éculé mais encore vivace, l’artifice.

Le voyageur est un Ulysse ; le touriste est de ces Tartarins qui, bien que sillonnant le monde, n’auront de cœur et d’esprit, jamais quitté Tarascon. A la réserve prudente et sage de l’un fera écho l’exhibition narcissique de l’autre, prompt à narrer ce qui est, par essence, inénarrable, mettant en boite dans différents conditionnements préfabriqués ce qui exige seulement d’être vécu, éprouvé. Le touriste n’est donc pas libre, il ne fait que suivre un programme, il l’exige même quand advient une journée vacante propre à la flânerie, à la contemplation, au repos. Le voyageur quant à lui, sait qu’il n’est pas libre (ce qu’ignore le touriste) et il va donc dans la direction de la liberté, s’efforçant de se mettre à neuf pour mieux découvrir, d’échapper à ses conditionnements de classe, de groupe ou d’époque pour être une page se voulant vierge que le périple écrira.

Dans les contrées qu’il traverse, le voyageur est nomade par essence alors que le touriste, dès qu’il le peut, fait son trou, son nid, balise de limites l’inconnu inquiétant. Le premier est offert à tout ce que le monde nouveau comporte de nouveau, il est un buvard sec et qui boit, et qui demeure en soif, il est exposé, sensible, dérangé, chamboulé, ému, bouleversé. Le second, à l’abri de sa coquille, a perdu sa porosité, sa curiosité, il croit découvrir mais ne rencontre que ce qu’il connait déjà, seule la forme change un peu… Il a reclus sa sensibilité, il déteste les émotions fortes, cela le trouble, le déstabilise, alors il reste sur les rivages connus même si la mer qui les baigne a un nom exotique.

Alors que le voyageur ne cesse de partir, le touriste ne parvient jamais à le faire. Pour celui qui voit dans la vie un voyage vers l’inconnu, la vie est comme la mort, l’ultime mystère. L’autre n’accède pas à la profondeur, il demeure dans l’anecdote, chaque destination remet une couche de vernis

Voyager est un don. On doit se donner au voyage comme on se donne à la vie, avec curiosité, simplicité et tout entier, sans réserve. Là où touriste et voyageur paraissent se rejoindre, c’est que tous deux, ailleurs, sont chez eux ; mais alors que le touriste, où qu’il soit, n’a pas quittéson home, l’a trimballé comme l’escargot sa coquille, le voyageur n’est chez lui qu’en voyage. Son chez lui se dilate aux dimensions du monde.

Daniel Sanfilippo

Le touriste et le Voyageur (Daniel)
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2 avis sur « Le touriste et le Voyageur (Daniel) »

  • 2 juillet 2018 à 0 h 01 min
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    Merci Daniel pour cet article, on voit d’où Flo tient sa plume !
    Il est très pertinent à mes yeux après plus de 4 mois de voyage. Je trouve l’image d’Ulysse très belle et vraie, surtout après avoir rencontré nombre d’autres « backpapers » sur mon chemin.

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  • 4 juillet 2018 à 22 h 46 min
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    Merci Daniel, je crois que tu as raison et nous devons essayer chaque jour de tendre vers ce voyageur romantique, cet Ulysse des temps modernes. Pas facile hein ! Mais je crois avoir compris que l’avantage ultime que nous avons sur le touriste, c’est le temps : alors je ne me presse pas.

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