Il y a quelques temps, nous avons lu cet interview de l’anthropologue Jocelyn Lachance sur la figure du backpapers. Sujet à débats, son contenu, finalement assez critique, nous a semblé pertinent sur bien des points. Cet article de blog est l’occasion de vous le partager et de mettre en débat l’une des questions abordées dans l’entretien : le voyage nous change t-il ?

Une réflexion au prisme de notre conception du voyage

Dans notre précédent article d’analyse critique , “Conception du voyage”, nous exposions les motivations qui nous poussaient à voyager, ainsi que les convictions personnelles que nous tentions de mettre en application au cours de nos pérégrinations, et ce de manière plus ou moins aboutie.
Surtout, en nous confrontant à nombre d’autres vadrouilleurs, nous avons pris conscience de notre manière de faire et de penser relativement marginale. Beaucoup se contentent d’enchaîner les grands spots touristiques à grands coups de selfies, sans s’intéresser aux autochtones ou à la culture locale… Constat triste, sûrement un peu méprisant aussi, mais maintes fois vérifiés. C’est aussi ce que semble reprendre – un peu trop en généralisant – Jocelyn Lachance dans son entretien. La figure de backpapers est hétérogène, et nous tentons de sortir du comportement récurrent du narcissique consommateur de territoire.

Partir en voyage pour changer de vie et « se changer » ?

Envie de dépassement de soi ? Recherche de découvertes ? Quitter un quotidien professionnel ou personnel non-épanouissant ? Se remettre en question ? Nos motivations au voyage lointain sont multiples mais dénotent souvent d’une envie de changer de vie ou de « se changer » soi-même. Cette belle idée du « repartir à zéro » a d’ailleurs été magnifiquement rapé par Gaël Faye.

Se laisser émouvoir tôt le matin quand pousse l’aube
Aux premières heures du jour tout est possible
Si l’on veut reprendre dès le début, redéfinir la règle du jeu
Briser les chaines, fissurer la dalle
Inventer la lune, que tous la voient
Devenir vent de nuit, pousser la voile
Et s’enfuir vers des rives là-bas

Comment le voyage nous change t-il de nos quotidiens ?

Loin de nos habitudes françaises, le voyage nous confronte à des cultures et des histoires nouvelles, dans la rue mais surtout durant nos expériences de Couchsurfing. Plus encore, les moments de volontariat nous ont permis de nous confronter à nos idéaux écologiques et de « sobriété heureuse ». De ce point de vue, le voyage est un apport cognitif indéniable.

De même, en voyageant, nous avons perçu, ou tout du moins entraperçus, la misère et les problèmes sociaux. Nous avons saisis l’ampleur des ravages du néolibéralisme au Chili, de la crise économique en Argentine ou de la précarité rampante en Bolivie. Assurément, cet apport critique nous confortera, tous les 5, dans l’importance de défendre un système social français attaqué aujourd’hui là où certains s’arrêtaient à un naïf « On a de la chance en France ».

Alors, le voyage va-t-il nous changer ?

Alors, une fois sondées nos convictions de voyageurs, et les comportements et apports qui en découlent , peut on prétendre que le voyage va t-il nous changer ? Plutôt non.

Une fois rentrés au bercail, il est très probable que nous reprendrons nos vies habituelles et douillettes, sans rien changer ou presque de nos habitudes et manières de faire. Cela n’a rien de triste mais reflète plutôt la force de nos constructions sociales, qui semblent prédominer sur le désir secret et quelque peu romantique de changement profond par le voyage.

Si le voyage est propice à un questionnement introspectif permanent (quelles sont mes valeurs ? Que veux-je faire de ma vie ? Quelle sens à l’existence ?), il est beaucoup plus aventureux de prétendre qu’il va modifier notre soi. Cela nous paraît plutôt révélé d’un doux mythe, bien qu’apparemment symptomatique de notre époque, au vu du nombre incroyable de compatriotes rencontrés sur notre parcours.

Les expériences alternatives et longuement exercées (telles qu’un volontariat en zone rurale ou bien un bout de vie dans une famille du cru) sont certes des passerelles du changement intérieur, mais bien souvent on les choisit en ayant déjà une prédisposition, une affinité pour elles. Ainsi, elles permettent de conforter des prédispositions sociales plus que d’opérer une révélation radicale, voire quasi mystique. Ce type de changement inattendu et puissant doit exister, mais reste malheureusement exceptionnel dans la multitude de voyageurs.

Le voyage est source d’épanouissement et d’apprentissages évidents. Néanmoins il s’agit d’un instant souvent sacralisé, emprunt d’attentes exceptionnelles et d’énormes fantasmes spirituels. Or, la désillusion opère souvent après coup, le voyageur se rendant compte qu’aussi éprouvant et riche ait été son périple, il reste le même individu, à quelques souvenirs et réflexions près.

Tout au plus, le voyage jouera sur nos convictions, modulera la façon dont l’on perçoit notre condition sociale et celle des autres, ou bien nous léguera quelques connaissances, comportements et actions jusque là inédites. Et souvent du ressort de l’anecdote (les recettes typiques à refaire chez soi, exemple frappant duquel l’on hérita aussi – maté et empanadas obligent). Mais léguer un changement profond de nos mentalités ou de nos actes, cela est bien plus difficile.

Malgré ce réalisme quelque peu froid, pessimiste ou fataliste diront certains, comme toute expérience sociale, le voyage a sûrement des effets sur nous. Des effets ambigus, paradoxaux, souvent dissimulés. Mais sommes-nous les mieux placés pour les voir ? Assurément non.
Peut être que comme le pressent un certain bouddhisme, le changement personnel opère plutôt au quotidien, voyage ou pas, mais de façon continue, irrésistible et progressive.

Florian et Gus.

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Le voyage nous change t-il vraiment ? (Florian et Gus)
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5 avis sur « Le voyage nous change t-il vraiment ? (Florian et Gus) »

  • 18 juillet 2018 à 9 h 42 min
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    Il est vraiment courageux de s’attaquer à de telles questions, et déjà assez rare je pense, de simplement se les poser. Poser la question est déjà le début de la réponse non? Je respecte à fond cette longue réflexion qui se déroule, en trouvant quand même que vous allez assez vite à la conclusion « le voyage ne nous changera pas profondément ». Que sait-on du cheminement intérieur de certains changements? de la vitesse de leur survenue? Que savez-vous, quelques mois à l’avance, de ce que le voyage, une fois terminé et « assimilé », vous aura apporté?
    Ensuite, c’est très bien de vous voir échapper à l’attente romantique et idéaliste d’une transformation radicale, une sorte d’éveil subit et majeur; comme vous le dites, il existe sans doute mais a aussi sa propre dynamique, son propre cheminement, et il ne se commande certainement pas en programmant un voyage … Cette survenue demeure du domaine du mystère me semble-t-il.
    Demeure en arrière-plan une lancinante question: quel est « celui » qui veut que change sa vie? Que souhaite-t-il voir changer? Quelle est la source de cette insatisfaction de soi que révèle le désir de changer? Et puis, cette volonté a-t-elle besoin de » l’ailleurs » pour être perçue et prise en compte? C’est peut-être aussi dans nos quotidiens qu’elle doit se manifester.
    Ce que le voyage peut apporter, c’est une accélération considérable à certaines prises de conscience, l’étrangeté de la situation et de l’environnement par rapport au quotidien permet de plus vite se connaître, peut-être, c’est une sorte de révélateur. C’est donc éventuellement dans la prise de conscience de soi-même, dans une sorte d’auto-révélation que la situation de voyageur permet de voir un changement. Or mieux se connaître est déjà un résultat d’une ampleur considérable! L’attente fiévreuse du changement est souvent une forme de fuite de la situation présente, celle qui précisément est réelle alors que l’autre n’est que rêvée.
    Ce regard plus ouvert sur le monde, cette meilleure connaissance de soi, le voyage les favorise à l’évidence mais le plus grand enjeu est de continuer, une fois le voyage achevé, de les garder vivaces, de rester éveillé, et effectivement, de faire en sorte que le périple ne soit pas, une fois vécu, qu’un réservoir de souvenirs, une besace de choses pittoresques et de « petits piments exotiques » qui nous feraient un peu mieux supporter un quotidien fadasse. En bref, il faudrait continuer à voyager, à garder « l »esprit du voyage ». Voyage en tête.
    Et puis, comme vous le concluez si joliment, sans doute que le changement est la règle dans le monde, simplement nous ne le percevons pas toujours, nous ne sommes pas ajustés aux bonnes échelles de temps non plus, ou alors c’est notre regard qui n’est pas « juste », qui renvoie des images figées là où le mouvement est incessant -en nous aussi sans doute. Un peu comme si on voyait les images sur le support de la pellicule, mais pas la mouvance du film dans sa totalité, dans son déroulement.
    Conscient d’avoir été trop long, mais ce billet m’a vraiment « parlé »…

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  • 18 juillet 2018 à 13 h 20 min
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    venant de lire l’intéressant article cité au début de votre billet, j’émettrai quand même une réserve à son sujet; je sais que les sociologues et autres spécialistes des sciences humaines aiment à voir dans le comportement des humains le résultat de « lois » ou de « principes » comme il en existe dans les sciences dures mais… c’est souvent aux dépens de l’extraordinaire diversité des hommes que s’effectue cette lecture « scientifique » . Cela me semble être le cas ici; pourquoi( à la lecture de l’interview en tous cas) l’auteur parle t-il globalement des backpackers comme d’un groupe homogène dans les motivations, les comportements? N’est-ce pas réducteur? Cela laisse peu de place à l’immense variabilité entre individus. Est-il interdit d’admettre qu’il peut y avoir des déterminants, des façons d’être en voyage, des transformations du voyageur d’une très grande variété? C’est , je sais, une ligne de fracture ou un « front » entre sociologues et psychologues que de mettre l’accent sur l’homme (générique) ou sur l’individu. Cet auteur a clairement choisi son camp. Parler du voyageur « en général » est un point de vue; parler de la psyché de chacun d’entre eux, dans sa singularité, en est un autre. Les deux sont légitimes mais l’un ne doit pas exclure l’autre.

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    • 20 juillet 2018 à 3 h 13 min
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      Je suis du même avis concernant l’article. Nous nous étions fait la même réflexion quant à sa tendance à la systématisation. Gardons à l’esprit qu’il s’agit d’une interview et que, de ce fait, le contenu est aussi issu des questions du journaliste.

      Concernant les chercheurs en sciences humaines (sociologues en tête), je vais défendre mon bout de gras universitaire en disant qu’il n’est pas forcément question de chercher de grandes lois ou de nier la diversité de l’espèce humaine. Il est néanmoins le rôle de ces sciences de déceler des similitudes et des résonnances dans les comportements. La « généralisation » est un des enjeux majeurs, mais elle ne doit aucunement masquer tous les cas qui ne rentrent pas dans un chemin de pensée. C’est le cas des backpapers comme n’importe quel autre groupe social. Le chercheur a simplement tracé de grandes caractéristiques qui ressortent dans cet interview (peut être ses publications scientifiques sont plus nuancées ?). Notre expérience en rencontrant d’autres backpapers ne lui donne pas tort… Et même nous nous y reconnaissons parfois…

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  • 18 juillet 2018 à 14 h 02 min
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    Je vous trouve un peu voyage-sceptiques (et pas fosse septique, bien que des fois on peut confondre..) sur ce coup là! Je pense que l’Homme évolue, se remet en question et apprend constamment. De fait cela est décuplé en voyage, où on est en perpétuel découverte et mis face à nos paradoxes. C’est la vie mais version plus intense. Bien que le voyage ne nous apporte pas un changement transcendant, ce séjour nous marquera forcément. Et je ne suis pas sure que l’on veuille se changer radicalement sinon on serait déjà aller voir un chaman…
    Quant à la figure du backpacker, je vous laisse un autre article sur le sujet (moins fournis) où le backpacker est considéré comme un touriste à sac à dos (un peu véridique selon moi) : http://m.cheekmagazine.fr/societe/generation-backpacker-voyage-tourisme/

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  • 25 août 2018 à 23 h 38 min
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    Le voyage est permanent, c’est la vie même qui avance, avance sur ses expériences qui s’entremêlent se renforcent, se confortent
    Soyez assurés que pour toujours est inscrit en vous ce que vous vivez et que cela vous reviendra sans cesse, enrichit des vécus de la vie, inscrit moderne dans l’instant, dépassé une fois glissé dans un passé de souvenirs
    En nous comptant votre voyage vous nous donnez aussi à enrichir notre parcours, à repenser notre quotidien pour bâtir notre futur souhaitable

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