Résus le lézard avait fière mine. Il était jeune, ventru , le dos d’un beau vert rubis et la frimousse parsemée de douces tâchelettes. D’aussi loin que sa cervelle reptilienne le permettait ,il avait vécu dans ce creux de muret du Cerro San Bernardo, haute bute touristique en plein coeur de la grande Salta. Parmi ce demi-million d’humains , il s’était mis à apprécier les heures lentes qui coulent , les vagues de chaleur qui prélassent, les pics de froids qui immobilisent. Résus s’enivrait des matinées aux regards chiffonnés et des après-midi aux passages fiévreux. Son activité était ponctuée par le passage du téléphérique qui menait les familles observer les élans coloniaux de la belle Salta.


Cependant , il l’avouait, les vastes étendues aride et sauvages lui manquait ! Heureusement , comme chaque année , Résus s’accordait quelques vacances chez ses cousins fripons. D’accoutumance , il appelait ses amis reptiles pour élire son spot de vacances de l’année. Car Résus était un lézard fort bien léché, pour ne pas dire pointilleux.

Il commença donc par appeler son oncle Léon qui créchait sous un amas de pierres Incas de la Cuesta Del Obispo, au détour de cette route sineuse qui grimpe vers Cachi, au Sud. À près de 3500 mètres d’altitude , l’air y était frais et la vue sur les montagnes imprenable. L’on apercevait la vallée Hermosa et ses lentes volutes minérales aux couleurs ocres , le fond encore fertile , garni d’arbres aux implantations hallucinantes et grouillant d’oiseaux bavards. Plus on montait , plus la végétation se faisait rase, et la lumière crue.


Résus pensa y rechoper ce mal des montagnes qui lui faisait recracher toutes les mouches de sa tendre enfance.

Ainsi, Résus téléphona à Igor, son oncle obèse qui avait élu domicile au pied d’un immense cactus du parc de Los Cardones. Les 64 000 hectares de cette zone desertique et assez plate étaient parsemés de cactus , tantôt lucides, hauts et fières , tantôt déhanchés , dansants et benêts. Igor appréciait les siestes infinies sous ces géants épineux, ainsi que la lente course de l’astre de feu sur sa peau squamée.


Résus se dit qu’il allait littéralement cramer ses écailles dans le sable brûlant du divan d’Igor.

Résus enchaîna ses appels avec Brigitte , sa tante qui se trémoussait entre les très charmantes bourgades de Cachi et de Molinos , sur cette route 40 sur laquelle les touristes semblaient obstinément prendre plaisir à défoncer leurs voitures polluantes. Mais la virée en valait le détour tant les paysages abaondaient de monts variés , souples courbes de sable blanc, filets serrés et nervurés de montagnes aux rouges rasoirs , cascades de rides sur des monts terreux, galettes stratifiées et canyons courbaturés par une érosion antique… à chaque virage son nouveau panorama montagneux ! Quelle beauté !

Résus aimait l’idée de l’itinerance féerique de tante Brigitte, mais ses muscles endoloris et en pensaient autrement.

Après avoir évacué l’idée de se remettre une cuite au Merlot dans les bodegas de l’oncle Ernest, à l’ombre d’une vigne de la touristique ville de Cafayate, ou bien de se prélasser chez l’oncle Vladimir en plein coeur d’une Quebrada de las Conchas certes magnifique, mais touristiquement plud exploitée, route asphaltée oblige ( « ça dérange la digestion, le touriste humain ! » braillait mamie Martre en sirotant son maté au creux d’une écorce courbée), Résus décida de lorgner du côté de la région de Jujuy , au Nord de Salta.

Il se pris le bec (ou plutôt le museau) avec l’oncle Grégoire qui habitait un magnifique 4 pierres à Purmamarca , avec vue sur le Cerro de los 7 colores. Grégoire était devenu un vieux con aigri et pété d’insectes. “Tu saurien , tu saurien !” lui grogna t-il alors que Résus se refusait une fois de plus à fouler son village mignon mais truffé de marchands de bibelots artisanaux (mais industriels dirait-on). Sous les jurons de Grégoire, Résus tenta de garder son sang froid, chose qu’il faisait généralement très bien, reptile qu’il était.

Plus loin , vers le petit village d’Humahuaca, surtout convoité pour son fameux mont Hornocal, duquel l’on peut admirer l’ahurissante montagne (Serannia) aux 14 couleurs (ça déconne pas cette fois hein, hein , hein ?!), vivait tante Élise , toujours avec son écharpe en laine d’alpaga … et son rhume carabiné. Siroter une infusion de plante grasse ( “ ca draine les morves” selon Elise) à 4500 mètres d’altitude tout en admirant les onctueuses couches sédimentées du Cerro avait quelque chose de grisant. Les picots hypnotiques qui s’étendent , les strates placées comme de la pâte fimot qui voudrait ressembler à un cupcake … cette force minérale de la nature, de la bienveillante Pachamama, vieille de plus de 75 millions d’années, imposait respect et silence.

Mais l’ivresse des hautes roches en arc-en-ciel ne résistèrent pas au dernier appel de Résus le lézard , qui cette fois-ci lui fut émis : c’était son oncle Li qui l’apostrophait d’une cabine téléphonique poussiéreuse de Tilcara ! Le reptile à l’écaille écaillée , à la carcasse désséchée mais au regard pétillant et à l’esprit espiègle l’invitait à méditer sur le lit d’une vallée escarpée et éloignée , en amont des ruelles typiques et calmes de Tilcara, dans un lieu où gambadent les lapins et gravitent les scarabées. Un coin peu foulé par l’homme ,sec et tapissé de lumière et de buissons décharnés, mais au calme limpide, aux courbes tranquilles.

“ This is ze spot to be !” s’écria Résus qui semblait déjà conquis par l’ensorcelante magie de ce nid de sobriété poussiéreuse. “ I wouette for you” lui gasouilla Li-po, la bouche pleine de graines. L’antique Saurien n’avait pas donné signe de vie depuis des années. Délicieusement occupé à ne rien faire,sûrement. À étudier le cosmos, à sonder la force des plantes, à questionner la place du lézard au sein de notre vieille terre endolorie.

C’est ainsi que Résus le lézard s’en alla lézarder dans les recoins de Tilcara, loin des hymnes footbalistiques , des moteurs qui pètent et des bières qui moussent. Loin de l’homme, du bruit et de sa fureur urbaines.

Goûtant au silence élévateur des roches immortelles.

Florian

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Résus le lézard à la recherche du meilleur coin de vacances
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3 avis sur « Résus le lézard à la recherche du meilleur coin de vacances »

  • 4 juillet 2018 à 18 h 37 min
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    Un écrit délectable et savouré comme il se doit!
    ça donne envie de lézarder là-haut, sur ces hautes et chaudes terres où, en cherchant bien je vois, se dégote au débotté le coin-dont – personne – ne -veut et où se savoure l’ineffable…
    Un mix réussi de sérieux et de dérision; chouette!

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  • 4 juillet 2018 à 19 h 28 min
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    Beau récit humble et délicat !
    Des noms sortis du désert castusien.
    C’est beau ; c’est bien mené.
    Tout ce que l’on aime.
    PS: une particuliere affection pour ce petit Resus lezardien .

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  • 4 juillet 2018 à 22 h 57 min
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    Alors celle là elle est pas mal hahaha.
    J’adore !
    Digne d’une nouvelle de Tesson : « une vie à lézarder dehors » 😉

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