Que peut apporter une telle expérience ?

Le bateau est un microcosme qui reproduit notre monde, avec ses ressources, ses habitants, ses déchets, sa gestion de l’énergie et le travail qu’il nécessite. C’est une manière unique de prendre conscience du monde dans lequel on vit, à une échelle réduite.

Faire un séjour comme celui-ci sur un voilier est une occasion exceptionnelle de trouver le silence, le calme, la sérénité, la paix, la tranquillité. Avez-vous déjà passé, pendant un mois, du temps considérable avec vous-même, sans que rien ne vienne déranger cette digression (bruit, connexion internet, ou quelque autres distractions) ? Pouvoir se retrouver avec soi-même est une chose rare dans nos rythmes de vie. En France, le temps est compté, souvent on entend « oh j’ai pas l’temps ». Ici le temps est long et autant le faire fructifier. Alors on se retrouve, on se parle, on approfondie certaines idées, on organise ses pensées comme on essayerait de résoudre un Rubik’s Cube, on peut aussi apporter certains éléments de réponse à des questions amphigouriques du genre « qu’est-ce que je vais faire quand je serais rentré ? ». Le voyage en bateau est, en fait, une excellente chose pour prendre du temps pour soi. Cette chose si précieuse qui fait partit des deux éléments nous manque le plus à mon goût : le temps.

Le bateau est une merveilleuse école de la patiente et de la tolérance, néanmoins, passer 1 mois, loin de sa famille, de ses proches et sans contact avec eux, peut s’avérer être difficile.

 En effet, nous sommes restés 32 jours enfermés sur le même bateau – même s’il était grand et plutôt stable en comparaison avec les autres voiliers – il faut pouvoir supporter cet enfermement permanent, essayer d’y trouver un intérêt, ou bien de ne pas y penser. Un peu comme une sorte de prison – voulue certes – aux barreaux dorés. L’environnement aussi fait ressortir un peu plus ce sentiment d’enfermement. Nous sommes au milieu de nulle part. Tout autour de nous il y a de l’eau, rien que de l’eau, du bleu partout. L’eau n’est pas notre élément de prédilection et au-delà du mal de mer que certains peuvent ressentir c’est plus une certaine gêne qui, pour certains, peut devenir désagréable voir même insupportable. C’est quelque chose dont on ne fait pas vraiment attention lorsqu’on est en mer, ou plutôt un désagrément qu’on ne saurait expliqué au milieu de l’océan et c’est une fois arrivé sur la terre ferme qu’on se rend compte à quel point on est heureux et surtout soulager de pouvoir de nouveau fouler, voir, sentir des odeurs de quelque chose qui nous est familier.

La traversée de l’Atlantique en voilier c’est aussi savoir s’occuper. Savoir occuper ses journées qui sont occupées par rien. Trouver comment faire passer les heures, trouver comment duper le temps. Mais le plus important, au-delà de tout ça, c’est d’éviter de penser au temps qui ne passe pas car c’est la meilleure façon de se rendre compte qu’en effet il ne passe pas et de devenir fou. Dans ma traversé, par exemple, j’ai tellement déployé d’efforts pour lutter contre ça qu’à 48h de l’arrivée, je n’avais plus d’idées, plus de motivation, plus de forces pour duper le temps. Je l’ai donc subi pendant 24h (la pire chose à faire). Le lendemain j’ai dû débarquer car je sentais la folie s’emparer de moi. (J’expliquerai mieux tout ça à travers mon journal de bord que je publierai dans les prochains jours).

Lorsqu’on vit dans un espace si confiné et sans aucune possibilité de fuite, la vie en communauté a une toute autre dimension. La promiscuité et l’enfermement avec des personnes que je ne connaissais pas, et que je n’ai pas choisis, m’ont poussé à expérimenter un niveau extrêmement poussé de ce que peut donner les relations humaines dans un tel environnement. C’est un véritable défi humain des plus élevés à surmonter.

Mais est-ce que c’est dangereux ? Oui, Non, peut-être, en fait je ne sais pas. En tout cas à mes yeux prendre le bateau était moins dangereux que prendre l’avion pour traverser l’Atlantique. Dans ce catamaran, jamais je ne me suis senti en insécurité. La différence avec l’avion par exemple est fondamentale. Pour moi, j’avais le contrôle, je contrôlais mes déplacement, j’avais le choix de porter un gilet de sauvetage tout le temps avec moi, j’avais le choix d’avoir toujours à portée de main le téléphone GPS, j’avais le choix de toujours me mettre moi-même en sécurité par rapport à cet environnement hostile. Même si les premiers jours, et surtout les premières nuits, on se pose pas mal de questions : « qu’est ce qui se passe si je tombe à l’eau maintenant, je suis tout seul, il fait nuit, tout le monde dors et n’entendra pas mes cris… », on sait qu’on a toujours une réponse : « je vais redoubler de vigilance et de prudence. Je ne dois ma survie qu’à moi-même ». Donc au final, je ne me suis jamais senti en danger même si à certains moments je le ressentais, présent partout, tout autour de moi, comme si j’étais dans un endroit dans lequel je ne devrais pas être.

Pour toutes ces raisons je pense qu’il faut être bien préparé psychologiquement pour profiter au mieux de cette expérience et éviter que tous ces petits désagréments deviennent très vite une montagne de problèmes. Par exemple, il me semble impossible de se dire un matin, alors qu’on n’a aucune expérience dans le domaine, « tient si j’allais traverser l’Atlantique en voilier ? ». Cela tournerait très probablement au cauchemar.

Le bateau plutôt que l’avion : pas qu’une lubie

Est-ce qu’avant cette expérience j’avais une idée de la taille de l’Atlantique ? Et par regard de la taille de la planète sur laquelle nous vivons ? De la vraie taille je veux parler. Non. Car il est impossible de se rendre compte de cela lorsqu’on file à plus de 800 km/h. Même pendant 8h ou 10h pour traverser l’Atlantique. Je suis sûr que si vous avez pris l’avion pour traverser l’Atlantique, et que vous avez regardé en bas par le hublot vous vous êtes dit « wahou c’est grand ! ». En réalité c’était plus un « wahou, ça à l’air grand ! ».

Comme le disais Sylvain Tesson dans l’un de ses livre : quoi de plus juste que de se présenter face à la nature à armes égales. Sans moteur tu ressens la vraie puissance des éléments : les vagues, le vent.

Lors de ce voyage, je suis allé plus loin que d’habitude, j’ai découvert d’autres cultures en voyageant lentement, en perfectionnant une nouvelle langue, en dormant chez l’habitant … Après ces 16 mois de voyage je m’apprête à rentrer à la maison, à mettre fin à ce périple.

Alors après tout cela, comment ne pas subir de choc si du jour au lendemain, après avoir passé tant de temps dans ces pays inconnus, je rentrais chez moi comme si de rien n’étais. Le traumatisme serait trop fort, la transition trop rapide, voir quasi inexistante.

 L’idéal serait une transition lente qui permettrait de servir de soupape de décompression. La traversée de l’Atlantique en bateau est parfaite pour cela. 1 mois pendant lequel j’ai eu le temps, tout d’abord de faire refermer le chapitre  Amérique du sud et de cette époque passée sur les routes. Cela m’a pris un certain temps, mais plus je m’éloigné du continent américain – et accessoirement plus je m’approchais de l’Europe – et plus la joie de retrouver ce qui m’est familier, ceux que j’aime, ce que j’avais laissé avant de partir, était grandissante. Peu à peu la tristesse de quitter ce si beau continent Sud-Américain a laissé place à l’excitation de retrouver mon chez moi. J’ai donc pu mieux appréhender le retour en Europe grâce à cette transition plus souple.

Vivre physiquement le voyage, appréhender la distance

Voyager lentement c’est prendre de nouveau conscience de la véritable échelle du monde, mieux appréhender la distance. Depuis des siècles on a cherché à contracter, à réduire les distances en banalisant les km, d’abord avec la voiture puis avec l’avion. N’importe quel coin du monde est désormais accessible quand 48h maximum. La taille gigantesque de la planète n’est plus si impressionnante à la vitesse d’un avion. Se rendre compte des distances, de la signification de chaque km est une chose primordiale pour vivre physiquement le voyage. Et pour cela rien de tel que de se présenter à armes égales face à la nature, je veux dire sans moyens motorisés : à pied, à vélo, en voilier, en pirogue…  Bien souvent pendant mes ¼ de surveillance, sur le bateau et face à l’immensité bleue, j’étais surpris de la taille gargantuesque de ce que j’étais en train de traversée. Et je ne compte plus le nombre de fois où je me suis répété : « que l’océan est grand et que je suis petit ».

Si j’ai bien appris une chose pendant ce voyage c’est la valeur du temps. Rien n’est plus précieux que lui. Et c’est sans doute ce qui nous manque beaucoup ici dans les pays occidentaux. C’est la même chose en voyage, on cherche à maximiser le temps qui est rare. Alors lorsque j’ai eu l’occasion de le prendre, notamment grâce à cette traversée, je l’ai fait. Et il me l’a rendu au centième.

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Traverser l’Atlantique en bateau-stop (partie 2)
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2 avis sur « Traverser l’Atlantique en bateau-stop (partie 2) »

  • 25 juin 2019 à 20 h 30 min
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    J’ai retenu deux choses de ton article :

    1) Le mot « amphigouriques

    2) L’incroyable aventure que tu t’es permis de vivre. Tu as eu le temps de réfléchir et de philosopher sur de belles et inquiétantes notions : le temps, l’espace, la folie, l’attente et j’en pense. Plus d’uns, et moi le premier, auraient été angoissés et tétanisés face à cette aventure longue et seul avec soi-même et le temps qui passe (ou ne passe pas). Bravo d’avoir eu ce courage et d’avoir su gérer ça aussi bien. C’est la plus belle fin possible à ton périple sud-américain et par conséquent de l’aventure commune des Globeurs. A ce moment, Buenos-Aires me semble si proche et si loin, et la nostalgie si présente… Impatient d’écrire seul, à 2, à 3 à 5 ou 6, de nouvelles étapes sur les routes de France et du Monde.

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  • 3 juillet 2019 à 13 h 12 min
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    Merci Gus du commentaire, c’est toujours intéressant d’avoir un retour extérieur (surtout après avoir passé tant de temps seul avec soi même).

    Effectivement, comme tu le dis, c’est fini pour l’aventure des Globeurs en Amérique du Sud, enfin pour le moment qui sait peut-être que l’un d’entre nous reviendra dans ce superbe continent !
    Et puis c’est vrai, ce n’est pas parce que nous ne sommes plus en Amérique latine que l’Aventure se termine … La France aussi est un gigantesque terrain de jeu 😉

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