Rentrer en bateau – stop !

Si pendant mon voyage on me demandait « qu’est-ce que tu rêverais de faire ? », alors je répondais sans hésiter : rentrer en bateau-stop ! Mais si je dois être honnête avec vous, je dois vous avouez que je le disais sans y croire. Sans penser que j’allais vraiment le faire, que j’allais me donner tous les moyens pour y parvenir, sacrifier de l’argent, du temps, de l’énergie. Non ce n’était pas LE but ultime de mon voyage. C’était simplement une manière un peu décalée, amusante et utopique surtout de répondre à ce genre de questions.

L’idée m’était arrivée avant même le début du voyage. J’avais découvert cette idée bien farfelue de « bateau-stop » dans un livre, et puis quelques temps après, en préparant le voyage, j’étais tombé sur un blog d’un couple qui avait traversé l’Atlantique de cette manière. Alors bien amusé, je m’étais dit (sans vraiment y croire) « ah bah voilà je vais faire ça…  Je vais rentrer en bateau, ça à l’air facile » Et puis ça conclurait bien mon voyage non : rentrer en bateau stop.

Qu’est-c’est que le bateau stop ?

Le bateau-stop c’est quoi ? Est-ce que c’est : on lève le pouce sur le bord de l’eau en espérant qu’un voilier s’arrête et nous dise « salut bonhomme tu vas où ? … Ah bah c’est sur ma route, monte ! » ? Pas tout à fait mais pas loin. Le bateau-stop c’est un peu comme de l’auto-stop, mais sur d’autres types de routes… Il s’agit en fait d’un échange de services entre d’un côté un capitaine et de l’autre un voyageur (ça c’est moi) qui cherche un bateau, une embarcation, un rafiot, un canot, une barque, que sais-je.

Pour ma part il s’agissait d’un convoyage c’est-à-dire que le propriétaire du bateau veut faire ramener son bateau à un point donné. Pour cela il fait appel à un capitaine qui se chargera de la traversée. Ce dernier va chercher un équipage (en général ce sont entre 2 et 4 personnes au total) pour pouvoir l’assister : cuisine, un peu de compagnie mais surtout ces fameux ¼ de surveillance qui consiste à se relayer infatigablement 24h/24 7j/7 pour vérifier que tout va bien : que le cap soit bon, les voiles bien réglées par rapport au vent, qu’il n’y ait pas de dangers à l’horizon ou bien sur le bateau. C’est donc cette dernière tâche qui pousse les capitaines à trouver des coéquipiers, même sans expérience pour faire les ¼ de surveillance, se relayer et se reposer car plus on est plus on a de temps pour se reposer entre deux surveillance. Mais attention à ne pas avoir trop de temps à tuer, car l’ennuie guette.

Le bateau stop ça commence comme ça…

Depuis le début donc, cette idée trainait en moi. Impossible de la sortir de ma tête. Pendant tout ce temps elle restait là et plus je remontais le continent, plus elle prenait de la place : rentrer en bateau-stop. Une lubie, un rêve quasi inaccessible qu’on n’arrive pas à s’avouer en tant que tel. Alors, comme je le disais, on s’amuse, on dit qu’on va rentrer en bateau alors qu’au fond de soit on n’y pense pas vraiment. Trop peur, l’inconnu, le risque, l’aventure quoi. Mais là c’était peut-être trop, la barre était trop haute. Sauf que, à force d’en parler, plus je répétais que je rentrais en bateau-stop, plus les gens me prenaient au sérieux. Jusqu’au moment où je ne pouvais plus me défiler et j’étais obliger – au moins – de faire semblant de chercher… Il a donc fallu passer à l’acte, sans y croire plus, mais au moins pour essayer.

Alors forcément, en arrivant en Colombie au printemps, et sachant que je voulais rentrer avant l’été, on arrivait dans le « money time », l’instant parfait, le suspense est à son paroxysme. C’était donc le moment, et puis c’était aussi l’endroit. Quoi de plus logique (à part peut-être le Nord-Est du Brésil) pour traverser l’Atlantique que de partir depuis la Colombie.

Sur le papier très simple : trouver un bateau dans le port de Carthagène (la capitale colombienne des Caraïbes) et le tour est joué. Dans la réalité bien sûr c’est beaucoup plus compliqué. Après un bon nombre de recherche sur les sites spécialisés de convoyage en bateau (Hisse et Oh.com, Bourse aux équipiers.com, Voyage avec moi.com, find a crew.com et même voyage en cargo.fr), rien. Sur les groupes Facebook non plus : voyages alternatifs, les Français en Colombie. Même les groupes Facebook spécialistes du bateau-stop : Sailboat Hitchhikers and Crew Connection ou bien Sailboat Crewfinder Worldwide. Aucuns bateaux ne fais de Transatlantique retour (traversée de l’Atlantique dans le sens Amérique ou Antilles vers l’Europe) depuis la Colombie directement. Seulement un grand nombre de voiliers faisant le trajet Antilles – Europe. Très bien donc, cela se fera en 2 étapes. D’abord un premier bateau Carthagène-Antilles puis un deuxième Antilles-Europe.

Nous atteignons enfin cette côte Caraïbes. Ultime étape de ce voyage commencé à l’extrême sud de ce continent, 8 000 km plus bas, à Ushuaia, 14 mois auparavant. Le moment est rempli d’émotion, presque comme une fin de voyage avant l’heure. Je le sais, se sera sans doute la dernière chose que je verrais d’Amérique du sud. Je commence mes recherches à Santa Marta. Située à 4h de route à l’Est de Carthagène, la deuxième ville colombienne des Caraïbes semble l’endroit parfait pour tâter le terrain. Je me renseigne rapidement auprès des gens que je rencontre : auberge de jeunesse, prof de plongée … J’écris un « petit CV » sur un bout de papier et file le déposer à la marina, il parait qu’on a plus de chance là-bas. Manque de bol, pas moyen de trouver quelqu’un qui traverse la mer des Caraïbes, ici « seulement des petites distances de 1 ou 2 jours ». On me conseille d’aller voir de l’autre côté au port économique s’il n’y a pas un cargo qui s’y rend. Je m’y presse mais personne ne peut me donner l’info. Le mieux, me dit-on, c’est d’aller à la capitainerie en centre-ville. Sauf qu’on est dimanche, qu’elle est fermée et que nous quittons Santa Marta demain. Pas grave je reviendrai si jamais. De toute façon la prochaine étape est Carthagène.

Ça y est, on est à Carthagène. Si je veux trouver un bateau donc c’est ici que ça va se passer. Dès le lendemain de mon arrivée, je fonce direction la marina de la ville. De là je rencontre pleins de bateaux qui semblent taillés pour les longues distances. Parfait ! J’aborde quelques personnes sur les bateaux dans la marina, mais la plupart vont vers le Panama, personne ne va en direction des Antilles.

Soudain, un américain qui étais là dans la marina, et qui me voyait demander désespérément m’interpelle. Il me dit qu’en ce moment les vents et les courants vont de l’Est vers l’Ouest et que par conséquent il est quasi impossible que quelqu’un parte d’ici vers les Antilles car il voyagerait à contrecourant. Selon lui il vaut mieux que je parte en bateau pour le Panama. De là trouver un autre bateau pour le Nord des Caraïbes : la Floride, la Côte Est des États-Unis, les Bahamas… Puis de trouver un troisième bateau pour rejoindre les Antilles bien plus au Sud.

Cette révélation me mine le moral et vient enterrer mon projet. Le défi est trop compliqué, trop ambitieux pour ma motivation qui n’est qu’en demie teinte. J’abandonne donc plus ou moins cette idée de traversée et continue à visiter la ville et les alentours de Carthagène.

Sauf qu’en rentrant de 2 jours sur une ile déserte, sans connexion, je regarde mes mails. Un message attire mon attention : celui de Georges « Bonjour j’ai vu ton annonce sur le site, je pars dans 1 semaine de Saint Martin, voilà mon numéro ». Là je me dis, « ok c’est pas l’idéal mais si je veux rentrer en bateau c’est ma seul chance ». Je l’appelle, il m’explique tout : c’est un gros catamaran, la traversée va durer 1 mois avec un arrêt aux Açores et un autre en Espagne, et il n’y a pas de participation pour les frais d’essence, de bouffe ou du bateau. En gros tous frais payés. En gros, le deal parfait. Sauf que, comment être à Saint Martin dans une semaine ? Pas le choix, le lendemain j’achetais mon billet d’avion et débarquais 2 jours avant le départ retrouver Georges le capitaine et Lorenz jeune équipier allemand sans expérience comme moi venu tenter l’aventure.

Alors certes : pourquoi avoir pris un billet d’avion pour prendre le bateau, c’est un peu con non ?

Oui, enfin non. Je me suis posé cette question et j’ai essayé d’y répondre pendant toute une journée. Certes ça semble illogique d’acheter un billet d’avion, autant prendre l’avion et rentrer, en plus se sera plus ou moins le même prix. Certes, mais il y avait là une chance unique de réaliser un rêve que j’avais dans la tête depuis plus d’un an. La concrétisation enfin de cette utopie que jamais je n’avais osé tenter à fond. Par un coup du hasard, ce genre de coup de pouce du Karma je me retrouver là à pouvoir traverser l’Atlantique à bord d’un magnifique bateau (un catamaran Sunreef 62). J’avais juste à acheter ce billet d’avion. Acheter un billet d’avion, chose que j’avais toujours refusé dans ce voyage par conviction, mais parfois il faut faire des concessions et je pense que si je n’avais pas acheté ce billet d’avion je m’en serais voulu longtemps.

La bête : un Catamaran Sunreef 62

Le bateau est un grand Catamaran Sunreef de 62 pieds (18 mètres) de long. Sunreef est une boite polonaise qui est arrivé récemment sur le marché des catamarans et s’est grandement inspiré de ce qui se faisait déjà. Néanmoins, on reconnait la patte polonaise et son style tout en « finesse soviétique ». En effet, le monstre de 18 mètres et ses presque 50 tonnes, laisse un peu de côté la légèreté pour insister sur la puissance et la grandeur de l’engin. Malgré cela, dans le bateau on a le luxe d’avoir chacun sa chambre privée avec sa petite salle de bain pour soi. On a également un salon plutôt grand avec une cuisine bien équipée. Moi qui m’attendais à débarquer sur un petit monocoque rouillé et humide, dans lequel on est serré à trois dans une petite cabine, je découvre le luxe (certes un peu usé par ses 13 années de vie) du catamaran. Son nom ? Le « Soon come »

Photo prise à partir d’internet

Comment organiser ses journées sur le bateau ?

La journée s’organisait autour des ¼ de surveillance :

Ce sont donc les 1/4 de surveillance qui donnent le rythme tous les jours. Chaque journée est organisée différemment. Certaines permettent de pouvoir dormir plus longtemps pendant la nuit, d’autre d’avoir beaucoup de temps libre dans l’après-midi, d’autre encore de pouvoir apercevoir le coucher ou le lever du soleil. Bref il y en a pour tous les goûts, et ça change tous les jours, pas le temps de trouver une vraie routine (ce qui fait passer les journées plus rapidement je trouve).

Pendant les temps libres ou les temps mort, l’objectif est de trompé l’ennuie : lire, écrire, écouter de la musique, dessiner, regarder encore et encore le paysage, faire la cuisine, manger ou encore faire la sieste. Il faut déborder d’imagination pour faire passer ce temps qui, lorsqu’on ne fait rien, ne passe pas.

Au total ce sont près de 200 heures de surveillances que j’aurai accumulées. Mais comment faire pour s’occuper pendant toutes ces heures seul à surveiller ?

Passer du temps avec soi-même,  observer de temps en temps les rares bateaux qui passent à proximité, des déchets qui passent pas loin et dont on se demande d’abord qu’est-ce que cela peut bien être. Le plus important en réalité est de n’être jamais rassasié de la beauté que m’offrait chaque jour la nature. Un coucher de soleil dans notre dos qui embrasse les nuages dans son dernier effort du jour. Un levé de soleil droit devant nous, qui arrivait de plus en plus tôt le matin et qui venait rompre avec l’obscurité de la nuit annonçant une nouvelle journée. Une lune dans toute son intégralité qui se lève puis qui brille de toute sa splendeur dans la nuit noire. Un ciel étoilé comme je n’en ai jamais vu, et comme je n’en reverrai sans doute pas, je passais des heures à me perdre dans les astres et quand venait la relève pour surveiller j’étais presque surpris que les 3h étaient déjà passées. D’autres interactions plus ponctuelles aussi : un groupe de dauphins s’approchant et venant jouer dans les vagues, une tortue qui passe à la recherche de méduses, des cétacés au loin expulsant des geysers d’eau salée. Et puis surtout perdre son regard et son attention dans cet océan, cet infini bleu, partout, tout le temps, autour de nous. De l’eau, de l’eau, des vagues, de l’écume, encore des vagues… Ce sont ce genre de petits plaisirs du quotidien (dont je sais bien qu’ils sont éphémères tant cette odyssée est exceptionnelle) qui me gonflaient d’énergie et d’envie chaque jour.

Et tout ça pendant combien de temps ?

Partis le 11 mai 2019, de la baie de Grand Case au Nord de l’Ile de Saint Martin, qui se trouve elle-même dans les Caraïbes ; nous avons mis exactement 14 jours pour rejoindre les Açores qui constitue notre premier stop. 14 jours d’affiler pour commencer. Une grosse partie du voyage fait d’une seule traite sans moyen d’y échapper. Vous pouvez imaginer la joie en voyant au loin se rapprocher les îles portugaise. Après 2 jours d’arrêts aux Açores nous repartons direction Gibraltar. Un stop dans le port de Portimao, au Sud du Portugal, une semaine après avoir quitté les Açores. Puis Gibraltar, la Méditerranée et un dernier stop le 7 juin sur l’île des Baléares. Enfin l’arrivée à Saint-Raphaël en France le 13 juin soit 1 mois après être partis.

Suite dans la 2ème partie de l’article

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Traverser l’Atlantique en bateau-stop (partie 1)
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Un avis sur « Traverser l’Atlantique en bateau-stop (partie 1) »

  • 3 juillet 2019 à 10 h 09 min
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    Ça marche le paddle stop aussi ? Faut que j’essaye sur les quais du Rhône.
    Plus sérieusement, alors que je suis en route pour faire plusieurs jours de rando sur le chemin de St Jacques de Compostelle, ton article vient de me donner un coup de fouet, un coup d’aventure.
    C’est incroyable que tu aies fait ça (et que tu t’en sois donné les moyens), ça fait rêver !
    Et quel beau papier tu as écrit (parties 1 et 2) aussi, c’est riche et bien écrit, on s’y croirait.
    Hâte de te revoir parmi nous mon p’tit loustic !

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